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Sénèque : Sur la crainte de la mort

Persévère dans ta voie, et hâte-toi de toutes tes forces pour jouir plus longtemps de l’heureuse réforme d’une âme rendue à la paix. C’est jouir déjà sans doute que de travailler à cette réforme et à cette paix ; mais bien autre est la volupté qu’on éprouve à contempler son âme pure de toute tache et resplendissante. Il te souvient, n’est-ce pas, quelle joie tu ressentis lorsqu’ayant quitté la prétexte tu pris la toge virile et fus mené en pompe au forum : attends-toi à mieux pour le jour où, dépouillant toute marque de l’enfance morale, tu seras inscrit par la philosophie au rang des hommes. Nous ne sommes plus jeunes, mais, chose plus triste, nos âmes le sont toujours ; et, ce qui est pire, sous l’air imposant du vieil âge nous gardons les défauts de la jeunesse et non de la jeunesse seulement, mais de l’enfance même : la première s’effraye de peu, la seconde de ce qui n’est pas ; nous, de l’un et de l’autre. Fais seulement un pas, et tu reconnaîtras qu’il est des choses d’autant moins à craindre qu’elles effrayent davantage. Il n’est jamais grand le mal qui termine tous les autres. La mort vient à toi ? Il faudrait la craindre, si elle pouvait séjourner en toi ; nécessairement ou elle n’arrive point, ou c’est un éclair qui passe. « Il est difficile, dis-tu, d’amener notre âme au mépris de la vie. » Eh ! vois quels frivoles motifs inspirent quelquefois ce mépris ! Un amant court se pendre à la porte de sa maîtresse ; un serviteur se précipite d’un toit pour ne plus ouïr les reproches emportés d’un maître ; un esclave fugitif, de peur d’être ramené, se plonge un glaive dans le sein. Douteras-tu que le vrai courage ne fasse ce que fait l’excès de la peur ? Nul ne saurait vivre en sécurité, s’il songe trop à vivre longtemps, s’il compte parmi les grandes félicités de voir une nombreuse série de consuls. Que tes méditations journalières tendent à quitter sans regret cette vie que tant d’hommes embrassent et saisissent, comme le malheureux qu’entraîne un torrent s’accroche aux ronces et aux pointes des rochers. La plupart flottent misérablement entre les terreurs de la mort et les tourments de l’existence ; ils ne veulent plus vivre et ne savent point mourir. Veux-tu que la vie te soit douce ? Ne sois plus inquiet de la voir finir. La possession ne plaît qu’autant qu’on s’est préparé d’avance à la perte. Or quelle perte plus facile à souffrir que celle qui ne se regrette point ? Exhorte donc, endurcis ton âme contre tous les accidents, possibles même chez les maîtres du monde. L’arrêt de mort de Pompée fut porté par un roi pupille et par un eunuque ; celui de Crassus par l’insolente cruauté d’un Parthe. Caligula commande, et Lépidus présente la tête au glaive du tribun Dexter ; lui-même tendra la sienne à Chéréas. Jamais la Fortune n’élève un homme tellement haut qu’elle ne le menace d’autant de maux qu’elle l’a mis à portée d’en faire. Défie-toi du calme présent : un instant bouleverse la mer : le même jour, là même où ils se jouaient, les vaisseaux s’engloutissent. Songe qu’un brigand, qu’un ennemi te peut mettre l’épée sur la gorge, qu’à défaut des puissants de la terre, le dernier esclave a sur toi droit de vie et de mort. En effet, qui méprise sa vie est maître de la tienne. Parcours la liste de ceux qui périrent par embûches domestiques, par force ouverte ou trahison, tu verras que la colère des esclaves n’a pas fait moins de victimes que celle des rois. Que t’importe, ô homme ! le plus ou le moins de puissance de celui que tu crains, quand, le mal que tu crains, tout autre le peut faire ? « Mais, si le hasard te jette aux mains de tes ennemis, le vainqueur te fera conduire.... » Eh ! certes, où tu vas. Pourquoi t’abuser toi-même et reconnaître seulement ici la fatalité que tu subis depuis longtemps ? Entends-moi bien : du jour où tu es né, c’est à la mort que tu marches. Voilà quelle sorte de pensées il faut rouler dans son esprit, si l’on veut attendre en paix cette heure dernière dont la frayeur trouble toutes les autres.

Mais pour terminer ma lettre, écoute la maxime qui m’a plu aujourd’hui (encore une fleur dérobée aux jardins d’autrui) : « C’est une grande fortune que la pauvreté réglée sur la loi de la nature. » Or cette loi, sais-tu à quoi elle borne nos besoins ? à ne point pâtir de la faim, de la soif, du froid. Pour chasser la faim et la soif, il n’est pas nécessaire d’assiéger un seuil orgueilleux, ni d’endurer un écrasant dédain, ou une politesse insultante, il n’est pas nécessaire de s’aventurer sur les mers ni de suivre les camps. Aisément on se procure ce que la nature réclame : la chose est à notre portée ; c’est pour le superflu que l’on sue, c’est le superflu qui nous use sous la toge, qui nous condamne à vieillir sous la tente, qui nous envoie échouer aux côtes étrangères. Et l’on a sous la main ce qui suffît ! Qui s’accommode de sa pauvreté est riche.

Commentaires

3 Messages de forum

  1. Commentaire difficile, de Senèque. La crainte de la mort fait partie de la nature humaine.Mais avant la mort il y’a la maladie, la vieillesse. Comme dans le cid, si je me souviens bien, Oh rage, O desespoir, Oh vieillesse ennemie etc. Senèque parle de vieillesse, dont l’ame est restée jeune. L’enfance aussi est presente. Les biens de la vie, qu’on va perdre. Ne dit on pas en psychologie, qu’on peut rester enfant toute sa vie. Ce qui veut dire ne pas devenir adulte. L’enfance est une prison dans ce cas. On fait une analyse en psychologie, ,pour devenir adulte, et ne pas etre prisonnier de son passé d’enfance. Parlons de vieillesse. Le General Degaulle a comparé la vieillesse à un naufrage. Il a dit vrai, parcequ’on vieilissons nous perdons un peu les reperes. Les maladies specifiques apparaissent, la vue, l’ouie, l’odorat etc...Triste et la fin. En definitif il y’a une fin à tout. Un temps de naissance, un temps d’aimer, un temps de vie, prosperité ou misère, peur etc...et un temps pour mourir.

  2. La MORT : La philosophe ou des philosophies.

    Chaque fois, je me sens interpeller par cette article intéressant. Je ne connais pas grand chose a la philosophie de la mort, mais, j’interviens en tant que juste un participant simple.

    « Said Meqbel, n’est pas philosophe, il aété condamner par des terroriste islamiste. Lorsque le journaliste lui a poser la question sur la mort, il a répondu, oui j’ai peur mais ce n’est pas une peur animale. C’est une réponse dont je me souviens et j’utilise souvent. Une réponse qui ouvre les yeux.

    Quand a Pascal il disait : « Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter ; » Lui, il parle de mort naturel.

    A propos de saint Augustin : il disait « Une vie sans éternité est indigne du nom de vie. Seule est vraie la vie éternel » oui il et religieux, mais il saint Augustin . Lui, il pense ; que la mort, n’est pas une victoire final sur l’humanité.

    En ce qui concerne Socrate, il remet en cause sa sagesse. « Le plus sage d’entre vous, hommes, c’est celui qui a reconnu comme Socrate que la sagesse n’est rien. (Moi je comprend elle n’est rien, dans le sens, ou elle manque de vie.) Pour terminer, je citerias F. Mitterand :3je sais que je vais mourir, mais je ne le crois pas" je suis d’accord avec lui, car il raison, il na pas tord.

    Mais moi, je ne prétends pas être ni philosophe ni fils d’un philosophe, je n’est ni la capacité ni l’intelligence pour avancer de tel propos. Mais, j’aimerais bien être l’un ou l’autre.

  3. "La crainte de la mort"... Oui, bien sûr ! Comme on craint le prochain virage un peu brusque sur la route ou encore le prochain angle de rue qui nous cache "l’inconnu".

    Car c’est bien de "l’INCONNU" qu’il s’agit.

    Je connais la VIE. Je connais ses plaisirs et ses peines. Je sais que sans ses moments de douleur et de peine je n’aurais pas de moments de joie ou de bonheur. Mais qu’est-ce que "LA MORT" ??? Quel est ce grand mystère dont personne ne peut parler, que personne ne peut décrire, car personne n’en est revenu...

    Les Religions s’en sont fort habilement emparé, pour nous encourager, pour nous "persuader", de "FAIRE LE BIEN" ("BIEN" qui reste à définir...) et à ne pas "faire LE MAL" (notion encore à définir...) Ces mêmes RELIGIONS s’en sont servi pour réduire le pauvre peuple ignorant en esclavage au profit d’un "Clergé" et d’une "Noblesse de sang" de descendance DIVINE ou pour le moins "OINT DE DIEU" ou encore "DESCENDANT DE MOHEMED"...

    "LA MORT FAIT PARTIE DE LA VIE". Il n’y aurait pas de VIE s’il n’y avait pas de MORT !

    Certes, c’est "facile à dire", surtout lorsqu’on est bien vivant... Et, bien entendu on a "PEUR" de cette "MORT" inévitable et pourtant si MYSTERIEUSE.

    NON ! Il n’y a pas de "PARADIS" ni de "GEHENNE" ou "d’ENFER" après la MORT !

    Notre "Paradis", nous le vivons ici-bas, sur cette petite planète terre. Et c’est finalement sur la façon de "VIVRE SA VIE" que Sénèque s’exprime, en vrai Stoïcien soucieux "D’HARMONIE" universelle, loin des "EXCES" et des "discordances". Cette "PAIX" intérieure de "l’ÊTRE" permet alors de s’avancer vers "LA MORT" en l’acceptant comme la respiration ou les battements de son coeur...

    Amitiés.

    Saint Aignan.

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