Algérie royaume arabe

Lettre de Napoléon III du 6 février 1863

La Seconde république avait pourvu l’Algérie d’une administration civile et favorisé la colonisation européenne ; l’Empire, tout en bouleversant à plusieurs reprises l’administration centrale, pratiqua lui aussi une politique de colonisation intensive qui se fit souvent au détriment des Kabyles et Arabes. Napoléon III, après un voyage en Algérie en 1862, annonça brusquement un changement de méthodes: l’Algérie devenait un royaume arabe sous la haute direction de l’armée, la colonisation européenne était limitée et la propriété de la terre était garantie aux indigènes. Cette attitude nouvelle devait d’ailleurs être aussi décevante que la précédente.

L’empereur a adressé à Son excellence le Maréchal duc de Malakoff[1] gouverneur de l’Algérie, la lettre suivante :

Monsieur le Maréchal,

Le Sénat doit être saisi bientôt de l’examen des bases générales de la constitution de l’Algérie; mais, sans attendre sa délibération, je crois de la plus haute importance de mettre un terme aux inquiétudes excitées par tant de discussions sur la propriété arabe[2]. La bonne foi, comme notre intérêt bien compris, nous en font un devoir.

Lorsque la Restauration fit la conquête d’Alger, elle promit aux Arabes de respecter leur religion et leurs propriétés. Cet engagement solennel existe toujours pour nous, et je tiens à honneur d’exécuter, comme je l’ai fait pour Abd-el-Kader[3], ce qu’il y avait de grand et de noble dans les promesses des gouvernements qui m’ont précédé.

D’un autre côté, quand même la justice ne le commanderait pas, il me semble indispensable, pour le repos et la prospérité de l’Algérie, de consolider la propriété entre les mains de ceux qui la détiennent. Gomment en effet compter sur la pacification d’un pays lorsque la presque totalité de la population est sans cesse inquiétée sur ce qu’elle possède ? Gomment développer sa prospérité lorsque la plus grande partie de son territoire est frappée de discrédit par l’impossibilité de vendre et d’emprunter ? Comment enfin augmenter les revenus de l’État lorsqu’on diminue sans cesse la valeur du fond arabe qui seul paye l’impôt ?

Établissons les faits : On compte en Algérie 3 millions d’Arabes et deux cent mille Européens, dont cent vingt mille Français. Sur une superficie d’environ 14 millions d’hectares, dont se compose le Tell, 2 millions sont cultivés par les Indigènes. Le domaine exploitable de l’État est de 2 millions 690 mille hectares, dont 890 mille de terres propres à la culture, et 1 million 800 mille de forêts; enfin 420.000 hectares ont été livrés à la colonisation européenne, le reste consiste en marais, lacs, rivières, terres de parcours et landes. Sur les 420.000 hectares concédés aux colons, une grande partie a été soit revendue, soit louée aux Arabes par les concessionnaires, et le reste est loin d’être entièrement mis en rapport. Quoique ces chiffres ne soient qu’approximatifs, il faut reconnaître que, malgré la louable énergie des colons et les progrès accomplis, le travail des Européens s’exerce encore sur une faible étendue, et que ce n’est certes pas le terrain qui manquera de longtemps à leur activité.

En présence de ces résultats, on ne peut admettre qu’il y ait utilité à cantonner les indigènes, c’est-à-dire prendre une certaine portion de leurs terres pour accroître la part de la colonisation.

Aussi est-ce d’un consentement unanime que le projet de cantonnement soumis au conseil d’État a été retiré. Aujourd’hui il faut faire davantage : convaincre les Arabes que nous ne sommes pas venus en Algérie pour les opprimer et les spolier, mais pour leur apporter les bienfaits de la civilisation. Or la première condition d’une société civilisée, c’est le respect du droit de chacun.

Le droit, m’objectera-t-on, n’est pas du côté des Arabes; le sultan était autrefois propriétaire de tout le territoire et la conquête nous l’aurait transmis au même titre. Et quoi! l’État s’armerait des principes surannés du mahométisme pour dépouiller les anciens possesseurs du sol et, sur une terre devenue française, il invoquerait les droits despotiques du Grand Turc! Pareille prétention est exorbitante, et voulût-on s’en prévaloir, il faudrait refouler toute la population arabe dans le désert et lui infliger le sort des Indiens de l’Amérique du Nord, chose impossible et inhumaine.

Cherchons donc par tous les moyens à nous concilier cette race intelligente, fière, guerrière et agricole. La loi de 1851 avait consacré les droits de propriété et de jouissance existant au temps de la conquête; mais la jouissance, mal définie, était demeurée incertaine[4]. Le moment est venu de sortir de cette situation précaire. Le territoire des tribus une fois reconnu, on le divisera par douars[5], ce qui permettra plus tard à l’initiative prudente de l’administration d’arriver à la propriété individuelle. Maîtres incommutables de leur sol, les indigènes pourront en disposer à leur gré, et de la multiplicité des transactions naîtront entre eux et les colons des rapports journaliers, plus efficaces, pour les amener à notre civilisation, que toutes les mesures coercitives.

La terre d’Afrique est assez vaste; les ressources à y développer sont assez nombreuses pour que chacun puisse y trouver place et donner un libre essor à son activité, suivant sa nature, ses mœurs et ses besoins.

Aux indigènes, l’élevage des chevaux et du bétail, les cultures naturelles du sol.

A l’activité et à l’intelligence européennes, l’exploitation des forêts et des mines, les dessèchements, les irrigations, l’introduction des cultures perfectionnées, l’importation de ces industries qui précèdent ou accompagnent toujours les progrès de l’agriculture.

Au gouvernement local, le soin des intérêts généraux, le développement du bien-être moral par l’éducation, du bien-être matériel par les travaux publics. A lui le devoir de supprimer les réglementations inutiles et de laisser aux transactions la plus entière liberté. En outre, il favorisera les grandes associations de capitaux européens, en évitant désormais de se faire entrepreneur d’émigration et de colonisation, comme de soutenir péniblement des individus sans ressources, attirés par des concessions gratuites.

Voilà, monsieur le Maréchal, la voie à suivre résolument, car, je le répète, l’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe. Les indigènes ont comme les colons un droit égal à ma protection et je suis aussi bien l’Empereur des Arabes que l’Empereur des Français.

Ces idées sont les vôtres, elles sont aussi celles du ministre de la guerre[1] et de tous ceux qui, après avoir combattu dans ce pays, allient à une pleine confiance dans son avenir une vive sympathie pour les Arabes. J’ai chargé le maréchal Randon de préparer un projet de sénatus-consulte dont l’article principal sera de rendre les tribus, ou fractions de tribu, propriétaires incommutables des territoires qu’elles occupent à demeure fixe et dont elles ont la jouissance traditionnelle, à quelque titre que ce soit.

Cette mesure, qui n’aura aucun effet rétroactif, n’empêchera aucun des travaux d’intérêt général, puisqu’elle n’infirmera en rien l’application de la loi sur l’expropriation pour cause d’utilité publique; je vous prie donc de m’envoyer tous les documents statistiques qui peuvent éclairer la discussion du Sénat.

Sur ce, monsieur le Maréchal, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde.

Napoléon

Moniteur universel, 7 février 1863, p. 181

[1] Pélissier (1794-1864), gouverneur d’Algérie depuis novembre 1860.

[2]  La propriété, en Algérie, était collective et appartenait à la tribu.

[3]  Napoléon III avait rendu en 1862 la liberté à Abd-el-Kader (1807-1883), celui-ci en capitulant (1847) avait demandé à se retirer en Orient, mais le gouvernement français d’alors n’avait pas tenu compte de cette demande.

[4]   Lois des 9-25 avril et 16 juin 1851. Leur ensemble était en effet assez vague.

[5]  Le senatus-consulte du 22 avril 1863 accorda la personnalité administrative aux douars (divisions de la tribu), garantit l’intégrité de leur territoire et précisa les « conditions et les formes » de la propriété.

[6] Le maréchal Randon.