Article de BEN BADIS

Le journal « El Bassaïr », organe de l’Association des savants algériens musulmans, vient de publier, sous la signature de son président, M. Ben Badis, un fort intéressant manifeste ; il y proclame avec assiduité son amour de la France et de la République et reconnaît que le peuple algérien n’a pu demeurer depuis un siècle « dans le giron de la France sans s’imprégner de civilisation française et sans évoluer dans le sens français ».

Le but de la Société religieuse d’éducation est de « propager la science, de cultiver les vertus, de combattre l’ignorance et de détruire le vice. Nous voulons éduquer le peuple attaché à la France et relever son niveau moral, social et intellectuel, selon le vœu même de la France ». C’est très bien et l’écrivain ajoute que « l’Algérie française aura des sociétés et des journaux jusqu’à ce que les musulmans algériens soient placés sur le même pied d’égalité que leurs frères, les Français du reste de la France ».

Voici qui est net et parait dégagé de tout sectarisme destourien ou néo-ouahabite. Le but profond de l’action française en Afrique est, non pas de créer, comme le prévoyait Napoléon III, un royaume arabe, mais de transformer peu à peu les sujets en citoyens. Je me rappelle d’avoir fort scandalisé, jadis, un haut fonctionnaire colonial anglais à soutenir contre lui que l’occupation d’un territoire exotique par un État démocratique moderne ne pouvait avoir qu’un résultat : celui d’européaniser si bien les Indigènes qu’ils devinssent les égaux des Européens, en droit et en fait. Le brave homme me traita d’illuminé et de Jacobin, ce qui, pour lui, était tout un ; il me parla aussi de sa foi impérialiste, dont le plus haut représentant fut le regretté Rudyard Kipling, et soutint que l’homme blanc avait une mission  à remplir  auprès  des peuples  inférieurs, mission dont rien au monde ne pouvait le détourner, et qui était de le tenir, avec bienveillance, en perpétuelle tutelle. Et cette mission durerait tant qu’il se trouverait sur terre des nègres, des jaunes et des bistrés. Pour mon interlocuteur, c’était là un acte de foi. Le domaine de la foi, on le sait, n’est plus celui de la raison. Je ne discutai donc pas plus avant.

J’admets pour légitime la formule de M. Ben Badis. Et toutefois je me demande si elle n’en dissimule point une autre, celle de la naturalisation dans le statut, qu’il sera un peu plus difficile de faire admettre à nos législateurs, car elle aurait pour résultat de créer deux catégories de citoyens en territoire français. Une telle dualité créerait dans notre droit civil une horrible confusion et compliquerait singulièrement les études juridiques et la tâche des magistrats. Et puis de quelles injures ne nous gratifieraient pas les féministes puisque nous permettrions à des citoyens français d’être polygames, de divorcer à leur fantaisie et de marier leurs filles sans les consulter ? Je frémis par avance à ouïr les furieuses invectives dont les dames suffragettes gratifieraient les politiciens qui voteraient pareille mesure.

Il ne faut point non plus oublier que l’islam est à la fois une société religieuse et une société civile ; cette conception n’est pas du tout celle de l’État moderne.

En Turquie comme en Iran l’effort du pouvoir central, qui est révolutionnaire, a porté sur la séparation des choses de la religion et de celles du monde profane.

Il n’est point parvenu sans peine à tenir à leur place les représentants d’un clergé combatif. Et ils ne pourront progresser et compter parmi les nations qu’autant que cette scission aura été plus complètement établie. Dans l’Afrique du Nord les théologiens tendent à prédominer et à remplacer les marabouts traditionnels locaux. Il ne faut pas oublier qu’il existe un cléricalisme musulman aussi agissant que n’importe quel cléricalisme et qui tend à se réserver des privilèges.

J’espère que M. Ben Badis, qui est républicain, n’a pas oublié que la formule fondamentale de la République la proclamait une et indivisible et qu’il ne s’associera point à des tendances qui iraient à l’encontre de cette unité. Nous voulons bien aller au-devant de nos amis, mais il convient aussi que nos amis viennent à nous.

Robert RANDAU, L’Echo d’Alger, 29 janvier 1936

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