Bandits d’honneur, expropriations et administration coloniale

Envoyé spécial en Algérie pour le journal « Le Gaulois », Guy de Maupassant publie une série de reportages très critiques sur la réalité coloniale. Voici un extrait dans lequel il explique pourquoi des montagnards kabyles sont devenus des « bandits d’honneur ».

Nous voici dans la partie la plus riche et la plus peuplée de l’Algérie. Le pays des Kabyles est montagneux, couvert de forêts et de champs.

En sortant d’Aumale, on descend vers la grande vallée du Sahel.

Là-bas se dresse une immense montagne, le Djurjura. Ses plus hauts pics sont gris comme s’ils étaient couverts de cendres.

Partout, sur les sommets moins élevés, on aperçoit des villages qui, de loin, ont l’air de tas de pierres blanches. D’autres demeurent accrochés sur les pentes. Dans toute cette contrée fertile la lutte est terrible entre l’Européen et l’indigène pour la possession du sol.

La Kabylie est plus peuplée que le département le plus peuplé de France. Le Kabyle n’est pas nomade, mais sédentaire et travailleur. Or, l’Algérien[1] n’a pas d’autre préoccupation que de le dépouiller. Voici les différents systèmes employés pour chasser et spolier les misérables propriétaires indigènes.

Un particulier quelconque, quittant la France, va demander au bureau chargé de la répartition des terrains une concession en Algérie. On lui présente un chapeau avec des papiers dedans, et il tire un numéro correspondant à un lot de terre. Ce lot, désormais, lui appartient. Il part. Il trouve là-bas, dans un village indigène, toute une famille installée sur la concession qu’on lui a désignée. Cette famille a défriché, mis en rapport ce bien sur lequel elle vit. Elle ne possède rien autre chose. L’étranger l’expulse. Elle s’en va, résignée, puisque c’est la loi française. Mais ces gens, sans ressources désormais, gagnent le désert et deviennent des révoltés.

D’autres fois, on s’entend. Le colon européen, effrayé par la chaleur et l’aspect du pays, entre en pourparlers avec le Kabyle, qui devient son fermier.

Et l’indigène, resté sur sa terre, envoie, bon an, mal an, quinze cents, ou deux mille francs à l’Européen retourné en France.

Cela équivaut à une concession de bureau de tabac. Autre méthode :
La Chambre vote un crédit de quarante ou cinquante millions destinés à la colonisation de l’Algérie.
Que va-t-on faire de cet argent ? Sans doute on construira des barrages, on boisera les sommets pour retenir l’eau, on s’efforcera de rendre fertiles les plaines stériles ?

Nullement. On exproprie “l’Arabe”. Or, en Kabylie, la terre a acquis une valeur considérable. Elle atteint dans les meilleurs endroits seize cents francs l’hectare ; et elle se vend communément huit cents francs.

Les Kabyles, propriétaires, vivent tranquilles sur leurs exploitations. Riches, ils ne se révoltent pas ; ils ne demandent qu’à rester en paix.

Qu’arrive-t-il ? on dispose de cinquante millions. La Kabylie est le plus beau pays d’Algérie. Eh bien ! on exproprie les Kabyles au profit de colons inconnus.

Mais comment les exproprie-t-on ? On leur paie quarante francs l’hectare qui vaut au minimum huit cents francs.

Et le chef de famille s’en va sans rien dire (c’est la loi) n’importe où, avec son monde, les hommes désœuvrés, les femmes et les enfants.
Ce peuple n’est point commerçant ni industriel, il n’est que cultivateur.
Donc, la famille vit tant qu’il reste quelque chose de la somme dérisoire qu’on lui a donnée. Puis la misère arrive. Les hommes prennent le fusil et suivent un Bou-Amama quelconque pour prouver une fois de plus que l’Algérie ne peut être gouvernée que par un militaire. On se dit :

– Nous laissons l’indigène dans les parties fertiles tant que nous manquons d’Européens ; puis, quand il en vient, nous exproprions le premier occupant.
– Très bien. Mais, quand vous n’aurez plus de parties fertiles, que ferez-vous ?
– Nous fertiliserons, parbleu
– Eh bien ! pourquoi ne fertilisez-vous pas tout de suite, puisque vous avez cinquante millions ?

Comment ! vous voyez des compagnies particulières créer des barrages gigantesques pour donner de l’eau à des régions entières ; vous savez, par les travaux remarquables d’ingénieurs de talent, qu’il suffirait de boiser certains sommets pour gagner à l’agriculture des lieues de pays qui s’étendent au-dessous, et vous ne trouvez pas d’autre moyen que celui d’expulser les Kabyles ! Il est juste d’ajouter qu’une fois le Tell franchi, la terre devient nue, aride, presque impossible à cultiver. Seul, “l’Arabe”, qui se nourrit avec deux poignées de farine par jour et quelques figues, peut subsister dans ces contrées desséchées. L’Européen n’y trouve pas sa vie. Il ne reste donc en réalité que des espaces restreints pour y installer des colons, à moins de… chasser l’indigène. Ce qu’on fait.

à suivre..

Guy de Maupassant, Le Gaulois, 1881

[1] C’étaient les colons qui étaient « les Algériens » et non les Indigènes qui sont originaires du pays.

INDIGÈNE, adj. :
A. Qui est originaire du pays où il se trouve.
B. En parlant d’une personne ou d’un ensemble de personnes. Qui est originaire du pays où il habite. Par opposition aux étrangers, aux immigrants, aux conquérants :
b) Emploi subst. Personne native du pays où elle vit et où ses ascendants ont vécu depuis une époque reculée.