Bélaïd At Ali meurt dans l’anonymat

Le 12 mai 1950, dans le pavillon des incurables d’un hôpital d’Algérie, loin de son pays natal tant aimé, Bélaïd At Ali, un pauvre kabyle mourait de tuberculose. Personne n’en fut informé sauf celui à qui il avait écrit : « Quand vous recevrez un télégramme de la direction, c’est que je serai mort. »

De l’hôpital de Saint-Denis

« Merci pour les deux derniers numéros de Témoignage Chrétien attendus avec impatience : j’ai fini par m’y habituer. Ce qu’on y lit est toujours plein d’une certaine bonté, d’une charité qui fait du bien. Chrétien ou non, on aime entendre dire des choses douces, indulgentes, compréhensives… surtout quand on en sent le besoin. De plus, je dois dire que vos Témoignage Chrétien sont lus par d’autres, dont Madame Pépita, et même la dame « d’en face » (l’ancien pavillon d’aliénés), qui, malgré qu’elle ait toute sa raison, est restée internée ; chaque jour, elle vient s’accouder à ma fenêtre et me demande : Alors, pas reçu de nouveau Témoignage Chrétien ? » Je les lui passe régulièrement et c’est pour moi un moyen de faire un plaisir dont je suis payé, d’ailleurs, assez souvent ; lorsque je suis en pénurie complète de tabac, elle me procure deux ou trois mégots, même une cigarette entière. »

« … Il y a quelque temps, j’ai eu ici une mandoline, pendant quatre ou cinq jours. Le pauvre gosse à qui elle appartenait est parti ensuite pour l’hôpital d’Oran, où il est mort. Comme il ne savait pas en jouer, j’ai pu en profiter tout mon saoul, pour moi et toute l’assistance. Ah vous ne pouvez pas imaginer comme j’ai essayé de m’exprimer de tout mon cœur, de toute mon âme. Il y avait si longtemps que je n’avais pas tenu l’instrument, (depuis ma réclusion à Azrou), que j’en ai joué comme jamais, je crois, je ne l’avais fait. Madame Pépita a même essuyé une petite larme, quand je jouais certains airs de ma jeunesse, du temps où j’étais « Robert ». Certains, même, des pauvres types qui sont ici qui ne m’aiment sans doute pas beaucoup, m’ont semblé s’adoucir à certains airs de musique, (je les observais du coin de l’œil). Il n’y a eu de pris que moi quand j’ai entonné un chant de chez nous et, surtout, quand j’ai fredonné en jouant, l’un ou l’autre de mes petits poèmes, comme :

O montagne de mon pays,
Qui a le plus beau des noms,
Toi que je pleure dans mon exil…

Chose étonnante, la santé reprit le dessus :

« Il y a maintenant sept mois que je suis dans cet hôpital : j’ai eu presque la certitude que j’y mourrais de tuberculose et, brusquement, j’ai senti mes muscles se reformer ; mes cheveux ayant repoussé, j’ai pu me refaire une raie, (enjolivée par la blancheur de mes tempes : vous ne savez pas comme cela fait joli !) ; j’ai coupé mes moustaches à l’américaine, comme vous les connaissez. Alors, je trouve qu’il ne m’est plus permis de rester plus longtemps ici. J’ai besoin de travailler manuellement, de me fatiguer de dépenser mes forces, comme j’ai besoin de respirer largement, et un autre air que celui de ce Pavillon 10… »

Ses lettres se succèdent, portant des phrases comme celle-ci : « On ne peut pas reprocher au Kabyle de ne pas brûler ce qu’il a adoré… Peut-on lui faire un reproche si, de tout ce qu’il adore, il ne trouve jamais rien de durable ni d’éternel ? »

Du Sig, on l’envoie une fois de plus à Oran, puis, dernière étape, – il s’en doutait, – à Mascara. Il continue de s’inquiéter de sa mère, des deux mètres de neige qu’on dit être tombés à Michelet, mais aussi d’avoir de la lecture sérieuse, du travail.

« Ici, on passe son temps à jouer aux cartes, dames, domino, loto – tous ces jeux me dégoûtent – je n’aspire qu’au plaisir de reprendre la suite de mes Cahiers je crois que c’est ici le moment et l’occasion providentielle pour moi d’écrire quelque chose de sérieux… »

Dans la dernière lettre qui est parvenue, à J.M. Dallet (du 3 Mars 1950, Mascara), il écrit mélancoliquement :

« Mon existence s’achève et je l’aurai dépensée, jusqu’au dernier jour, à imaginer et à composer des rêves. Mais cela suffit ! Devinez ce que je suis en train de lire en ce moment… L’Évangile selon saint Luc et les Actes des Apôtres, du même. Il y a un certain temps que, chaque jour, j’en lis quelques pages – vous ne pouvez pas vous imaginer, et je ne saurais vous dire, l’impression que me fait cette lecture – j’ai presque peur d’y trouver une certaine justification de ma pauvre vie égoïste… »

Après avoir une fois de plus demandé des nouvelles de sa mère, Bélaïd At Ali , dont l’écriture est plus ferme que jamais, fait au dos d’une carte postale le résumé de ses séjours en hôpital :

1947 : Oujda,
1948 : Tlemcen,
1949 : Oran et St-Denis-du-Sig,
1950 : Mascara, puis, après 1951 : ?

Bélaïd At Ali ne trouve plus rien à ajouter qu’une vue aérienne, découpée dans un journal, et qui porte cette légende : L’asile des vieillards de St-André de Mascara : il a tracé une petite croix sur le pavillon où il devait mourir.

Bibliographie

– Dallet (J.-M.) et Degezelle (J.-L.) : Les cahiers de Belaïd ou la Kabylie d’antan, Fort-National, 1964 ; I (Textes), 478 p. + II (Traductions), 446 p.
A3mer Meskin : Belaid At Ali, Etudes et documents berbères, 2, 1987, p. 128-141.
Belaid At Ali : Expressions de la vie, commentaires d’expressions kabyles (extraits), Etudes et documents berbères, 2, 1987, p. 142-150.

 

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