Le bonheur est le bien souverain

Le bonheur n’a d’autres limites que celles de la contemplation

S’il est vrai que le bonheur est l’activité conforme à la vertu, il est de toute évidence que c’est celle qui est conforme à la vertu la plus parfaite, c’est-à-dire celle de la partie de l’homme la plus haute […]

C’est l’activité de cette partie de nous-mêmes, activité conforme à sa vertu propre, qui constitue le bonheur parfait. Or nous avons dit qu’elle est contem­plative. Cette proposition s’accorde, semble-t-il, tant avec nos développements antérieurs qu’avec la vérité. Car cette activité est par elle-même la plus élevée; de ce qui est en nous, l’esprit occupe la première place; et, parmi ce qui relève de la connaissance, les questions qu’embrasse l’esprit sont les plus hautes. Ajoutons aussi que son action est la plus continue; il nous est possible de nous livrer à la contemplation d’une façon plus suivie qu’à aucune forme de l’action pratique, et, puisque nous croyons que le plaisir doit être associé au bonheur, la plus agréable de toutes les activités conformes à la vertu se trouve être, d’un commun accord, celle qui est conforme à la sagesse. Il semble donc que la sagesse, elle au moins, comporte des plaisirs merveilleux autant par leur pureté que par leur solidité et il est de toute évidence que la vie pour ceux qui savent se révèle plus agréable que pour ceux qui cherchent encore à savoir. D’ailleurs l’indépendance dont nous avons fait mention caractérise tout particulièrement la vie contemplative. Certes le sage, le juste, comme tous les autres hommes, ont besoin de ce qui est indispensable à la vie […].Mais le sage, même abandonné à lui seul, peut encore se livrer à la contemplation et plus sa sagesse est grande, mieux il s’y consacre. Sans doute le ferait-il d’une façon supérieure encore, s’il associait d’autres personnes à sa contemplation ; quoi qu’il en soit, il est à un suprême degré l’homme qui ne relève que de lui- même […].

En effet, il faudra beaucoup d’argent au généreux pour pratiquer sa générosité ; à l’homme courageux, la puissance sera indispensable, s’il veut agir conformément à sa vertu propre; à l’homme tempérant, une certaine abondance de biens. Sinon comment montreraient-ils que leur nature est telle ou telle ? […]

L’homme qui s’adonne à la contemplation n’a besoin, lui, d’aucun de ces moyens pour déployer son activité. Bien plus, ils lui sont, pour ainsi dire, un obstacle, tout au moins par rapport à la contemplation […].

Par conséquent, le bonheur n’a d’autres limites que celles de la contemplation. Plus notre faculté de contempler se développe, plus se développent nos possibilités de bonheur et cela, non par accident, mais en vertu même de la nature de la contemplation. Celle-ci est précieuse par elle-même, si bien que le bonheur, pourrait-on dire, est une espèce de contemplation.

Aristote, Éthique à Nicomaque

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire