Bouteflika et la question des langues

Élu le 15 avril 1999, Abdelaziz Bouteflika fera la démonstration de sa maîtrise de l’arabe classique dans son premier discours à la nation le 29 mai. Toutefois, il s’affranchit à de nombreuses reprises du tabou qui pèse sur la langue française en s’exprimant publiquement dans cette langue. A l’occasion de la Journée de l’étudiant, le 19 mai, au cours d’une conversation en français avec les étudiants, retransmise par la télévision, il relativise les problèmes de langue : « S’il faut apprendre le japonais pour que l’élite algérienne puisse se mesurer aux compétences des autres nations, nous apprendrons le japonais » ; et : « Il est impensable d’étudier des sciences exactes pendant dix ans en arabe alors qu’elles peuvent l’être en un an en anglais[1] » ; ou encore cette remarque : « Il n’y a jamais eu de problème linguistique en Algérie, juste une rivalité et des luttes pour prendre la place des cadres formés en français[2] ! ».

Cette attitude, qui rend de facto caduque la loi sur la généralisation de l’utilisation de la langue arabe, ne tarde pas à soulever des oppositions, notamment de la part des deux partis islamistes, le MSP et En-Nahda[3], qui lui reprochent de ne pas respecter les constantes nationales : l’islam, la langue arabe, la Constitution. Une critique plus virulente émane d’Abdelkader Hadjar, promoteur de l’arabisation au sein du FLN. Il adresse au président une lettre que celui-ci rend publique[4] : « Ne nous parlez pas des langues au pluriel alors que certains veulent seulement la langue française, avant la langue arabe et à son détriment. Si c’est ce qu’ils veulent alors nous les combattrons avec toutes nos forces… ». Le milieu politique l’entoure d’une telle réprobation que l’auteur de la lettre doit démissionner de la présidence de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale.

Vis-à-vis de la langue berbère, le président est beaucoup plus réticent. À la demande de faire du tamazight une langue nationale et officielle, il répond qu’il n’a pas de tabou sur la question, mais qu’il faut la soumettre à un référendum, réponse interprétée comme un refus : il ne voit « aucun inconvénient pour que tamazight ait son statut de langue nationale, seulement il faut soumettre la question à tout le peuple… Il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu[5] ».

L’ouverture du débat sur la question permet d’envisager des aménagements. La Commission nationale de réforme du système éducatif (CNESER), chargée d’établir un diagnostic et de proposer des réformes pour février 2001, préconise de revaloriser la place du français et d’en rétablir l’enseignement dès la troisième année de l’enseignement primaire[6]. A la même époque, la presse publie des sondages de l’Institut Abassa indiquant que 60 % de foyers algériens comprennent et/ou pratiquent la langue française[7]. Ainsi semble se dessiner une approche plus réaliste de la question, sans qu’il soit possible de sous-estimer la violence des oppositions.

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Notes :
[1] Le Matin, 22 mai 1999.

[2] El Watan, 22 mai 1999.

[3] Cf. communiqués de ces deux partis dans El-Watan (29 juillet 1999) et Le Matin (28 juillet 1999).

[4] El-Moudjahid, 17 octobre 1999.

[5] El-Moudjahid, 3-4 septembre 1999.

[6] Liberté, 26 novembre 2000.

[7] El-Watan, 2 novembre 2000.