Ce que militer veut dire, hommage à Mehdi SIAM

Le parcours des hommes, et bien sur des femmes, se lit à travers les traces qu’ils laissent dans notre mémoire. L’histoire est souvent le lieu de l’enterrement des événements épiques réalisés par des acteurs dont le nom n’a pas survécu à la sélection aveugle de l’écrit. Pourtant, aussi loin qu’on peut remonter dans le temps, les sociétés humaines, dans leur diversité totale, ont produit des modalités de protection et de sauvegarde de leur passé pour, à la fois, perdurer et donner une dimension ontologique à leur existence en tant que singularité. Si tout être humain sait qu’il y un terme à la vie, les sociétés ou l’être collectif, n’ont regard que pour un horizon renouvelé et de croyance que pour l’éternité. Et c’est pour cela, pour conjurer la fatalité de la disparition, elles se construisent naturellement des dieux bienveillants, mais aussi des personnages mythiques qui agissent comme trait d’union d’une génération à une autre. Ceci est valable pour toutes les sociétés mais il prend un poids tout particulier pour les sociétés orales, ou à prédominance orale comme la notre. Pour exister, nous avons besoin de repères, pour ne pas mourir nous avons besoin de mythes. Et pour moi, Mehdi SIAM est un mythe, un mythe des temps modernes. Il fait partie de ces personnages qui sont venus au monde dans le corps social pour donner à ce celui-ci une nouvelle signification à travers des valeurs fortement partagées. Pour tous ceux qui l’ont connu, Mehdi a été souvent au carrefour de nos rencontres par sa disponibilité certes, mais pas que: Mehdi a réussi à développer un sens aigu du besoin de reconnaissance qu’attendent spontanément les autres de sa présence. Il était respectueux de ses ainés, il était respectueux des plus jeunes que lui, et chose toute à fait particulière, il accordait la même considération aux personnes en faisant abstraction de l’extraction sociale ou du niveau intellectuel des personnes. Alors que nous avons tendance, surtout en politique, à hiérarchiser et à cataloguer, Mehdi porte en lui l’enseignement qu’il est possible de faire autrement et d’agir en toute circonstance dans l’impératif de l’égalité en dignité des hommes. Son humanisme débordant devait le conduire, pouvait-on croire, dans les activités sociales et humanitaires, mais ses engagements premiers ont été signés sur le terrain du militantisme politico-culturaliste. Pourquoi? On ne le sait pas trop, ce dont on
est certain c’est qu’il a quitté sa ville natale de Dréan (Annaba) pour venir à l’université de Tizi-Ouzou pour militer en faveur de la cause amazigh. Chemin inverse de beaucoup de jeunes étudiants qui partaient s’installer dans d’autres universités d’Algérie, l’enfant d’Icheriden est revenu sur la terre des ancêtres pour participer à redonner un nouveau souffle au printemps berbère de 1980. Pour lui, et pour beaucoup de sa génération de militants, l’université de Tizi-Ouzou était prioritairement un champ de bataille politique et accessoirement un lieu de délivrance de diplômes. Les espaces de liberté sont devenus tels des points d’eau au milieu du désert, trop rares pour les laisser, les abandonner aux nervis d’un système arabo-islamiste autoritaire.

Dans le tumulte des événements d’octobre 1988, le destin forcé d’un engagement, lui a valu d’être le témoin vivant et l’accompagnateur de Matoub Lounes quand ce dernier a failli mourir, à Michelet, sous une rafale d’un gendarme (signe avant coureur du massacre de 2001). Cet épisode, que beaucoup auraient utilisé comme un acte glorieux, ne sera évoqué par Mehdi qu’à de rares occasions et toujours sous l’insistance de ceux qui cherchaient son témoignage. Cette distanciation par rapport à tout ce qui peut être considéré comme le mise en avant ou de l’empressement à se mettre sous les feux de la rampe caractérisera toute la philosophie du combat de Mehdi. Militer, c’est rester soi-même en toute circonstance en se gardant de répondre aux chants des sirènes.

A la création du RCD,- dont il est un des artisans depuis sa fondation- il agira sur deux terrains, le premier à l’université de Tizi-Ouzou, traversée alors par de fortes oppositions partisanes et le deuxième au niveau national et tout particulièrement dans la partie Est de l’Algérie. Sa maitrise de la langue arabe et son accent bônois lui ont valu d’être confondu pour un militant arabophone. Son engagement au sein de ce parti a été ce qui peut être donné comme le meilleur exemple d’un acte politique désintéressé. Sa disponibilité à agir en toute circonstance loyalement ne l’a pas empêché cependant de forger une vision qui lui est propre. Son intelligence politique, aiguisée par le sens accru des enjeux, lui a permis de sortir des querelles de chapelles en faisant toujours acte de transcendance. Sa prise de distance vis à vis du RCD, dans le cadre d’une dissidence politique assumée, aura pour lui, paradoxalement, un effet libérateur malgré les différentes attaques dont il a eu à subir. Militant d’une cause avant d’être militant d’un instrument d’une cause, il réussit grâce à sa transversalité à reprendre les activités de son premier amour politique “Tamazight point “en sein du Mouvement Culturel Berbère (commissions nationales). Le détachement organique va l’encourager à chercher au plus loin les amitiés et construire les passerelles entre les différentes tendances politiques. Mehdi était fait pour être un rassembleur, mais un rassembleur qui met les gens devant leurs responsabilités, en faisant acte pédagogique de ce qui peut unir les uns et les autres dans une circonstance donnée sans tomber dans le populisme ou les simplifications hasardeuses.
Si Mehdi a été un militant de grande valeur, c’est aussi parce qu’il était porteur de valeurs politiques, mais aussi et surtout de valeurs éthiques. Ce serait réducteur de voir l’homme juste dans le prisme de la fonction que lui réserve la société, la fonctionnarisation du militant à tendance à faire dans l’étiquetage humain. Mehdi était un démocrate c’est certain, un militant de la cause amazigh c’est sur, mais il était un peu plus que cela: Mehdi était un homme plein de dignité et sa simplicité hors de commun est une source lumineuse pour nous indiquer ce que peut être l’horizon possible de l’humanité.
Le 07/10/2018
Hamou BOUMEDINE

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*