Civilisation et civilisations

Définir la civilisation, c’est tout d’abord faire l’histoire d’un mot jeune dans notre langue : il est né au siècle des lumières, au milieu du XVIIIe siècle, et cette date de naissance, qui n’a rien de fortuit, permet d’éclaircir dans une large mesure le sort de cette notion jusqu’à nos jours. Définir les  civilisations, c’est ensuite explorer les grands systèmes d’explication qui prétendent rendre compte du destin mortel des civilisations, hier et aujourd’hui.

Sans doute, la langue française moderne possédait-elle, avant 1750, la notion confuse de civilisation : le substantif lui-même n’existe que dans la langue juridique, pour désigner la transformation d’une procédure, du criminel au civil; mais l’adjectif civilisé est employé depuis longtemps dans le même sens que policé, pour désigner un peuple, une nation qui possèdent et appliquent des lois et coutumes éloignées de toute barbarie. Apparenté à politesse et à civilité, le nouveau terme a, pour ainsi dire, suppléé la défaillance de policé, doté dès le XVIIe siècle du sens restreint qui est encore le sien de nos jours. Pourtant, le mot civilisation garde de ses origines un trait supplémentaire : il ne désigne pas seulement un état, mais un acte; fils de la philosophie des Lumières, il exprime à sa façon l’idée du progrès humain, la foi des philosophes. Lancé et adopté au moment où paraît l’Encyclopédie (en 1756 exactement par le marquis de Mirabeau dans son traité L’Ami des Hommes), le mot et la notion expriment leur confiance dans le progrès historique des groupes humains, depuis l’état sauvage jusqu’à la perfection civilisée. En ce premier sens, ce substantif n’admet donc pas de pluriel : il exprime la progression de l’humanité tout entière – discontinue sans doute, coupée de stagnations et de régressions fâcheuses – vers un état supérieur, encore jamais atteint, mais entrevu au XVIIIe siècle, grâce à Voltaire, Diderot, Montesquieu, d’Alembert, d’Holbach, Buffon, etc. Dès le début du siècle suivant, le mot désigne pourtant une notion assez différente : les Encyclopédistes n’étaient pas encore disparus, il est vrai, que des voyageurs comme Bougainville et un révolté comme J.-J. Rousseau ont vanté les vertus incomparables des bons sauvages restés à l’état de nature — vieux thème de la littérature d’évasion hors d’Europe, actualisé aussi par la visite du « bonhomme » Franklin à Paris; cependant que d’autres ont décrit avec complaisance la haute civilisation des peuples de l’Extrême- Orient. De cette documentation longuement méditée s’est dégagée rapidement la « conception ethnographique » de la civilisation, qui reconnaît à chaque groupe humain, à chaque société, sa civilisation, plus ou moins ancienne, plus ou moins riche : les hommes préhistoriques de la pierre ancienne comme les Incas, les Grecs contemporains de Périclès et les peuples barbares, Scythes, Perses, qui ne parlaient pas grec, ont eu leur civilisation. Dès le début du XIXe siècle, ce pluriel ethnographique est couramment employé.

Ces deux acceptions du mot ont poursuivi parallèlement leur carrière jusqu’à nos jours : nous parlons encore trop souvent de crimes contre la civilisation; d’autre part, historiens, ethnologues, spécialistes des aires culturelles étudient la civilisation d’hier et d’aujourd’hui. Mais les contaminations sont fréquentes; nous avons conservé du XVIIIe siècle une foi solide, même lorsqu’elle ne s’exprime pas clairement, dans la perfectibilité de l’individu et des sociétés humaines; nous en avons gardé l’habitude de classer, de qualifier, distinguant les civilisations raffinées de la Chine, du Japon, et celles, frustes, des Fuégiens, des Hottentots…

Ces adjectifs mettent en cause, implicitement, le contenu des civilisations et plus précisément l’aspect culturel de la notion : quiconque dit civilisation raffinée sous-entend une vie intellectuelle, religieuse, artistique d’une grande richesse. Des écrivains allemands, férus de kultur et de philosophie de l’histoire (Spengler, par exemple) ont beaucoup brodé sur ce thème, opposant la culture, vivante et florissante, à la civilisation, état de maturité proche de la décadence. Mais ces jeux assez vains n’ont jamais reçu une grande audience dans la pensée française, et quelques mésaventures politiques les ont discrédités même outre-Rhin. Pour nous, décrire la civilisation d’un peuple, c’est évoquer sa vie culturelle assurément, mais aussi le contexte socio-économique et politique dans lequel se déploie celui-ci. L’histoire des civilisations, c’est par excellence l’histoire totale que revendiquait Michelet : nous appellerons ainsi civilisation française certaine façon de vivre, qui s’est peu à peu constituée, au cours des temps, sur une aire géographique bien déterminée; depuis les environs de l’an mille, où ce style de vie français prend conscience de lui, jusqu’à nos jours les évolutions ont été nombreuses, ce qui autorise à parler de moments, d’états de cette civilisation : à l’époque de saint Louis, de Louis XIV, sous le second Empire, par exemple. Et, pour chaque période, il importe de ne pas séparer la vie spirituelle et artistique du substrat matériel, du jeu des institutions, du rôle tenu par les différents groupes sociaux; il n’est pas possible de faire comprendre les uns sans les autres, tant est juste le vieux dicton : « Il n’y a pas de flamme sur une lampe sans huile. »

Grand Larousse encyclopédique, TOME III, 1960.