Conception de l’État algérien (I)

L'Algérie sous Boumediene (IV)

Autogestion & administration

La conception de l’État que les textes officiels algériens révèlent est ambiguë : l’État, exalté comme principal instrument « d’édification » du socialisme, est en même temps contesté comme refuge de bureaucrates qui bloquent la volonté révolutionnaire des masses. Sans entrer ici dans ses détails, on se bornera à souligner combien la théorie officielle est conforme à la culture politique dominante de la société algérienne, toute pétrie de contradictions.

L’attente de l’État y côtoie la méfiance envers l’appareil administratif. L’attente de l’État touche l’ensemble de la population. F. Fanon, qui avait bien prévu que la guerre de libération provoquerait à l’émergence du citoyen à travers une conception de l’État impliquant la participation au pouvoir de toutes les couches sociales[1] n’en avait pas perçu l’aspect sans doute le plus important : la revendication de la prestation administrative exigée comme un droit. Le citoyen algérien est avant tout un consommateur agressif, qui attend de l’État national tout ce que l’État colonial lui a refusé. La petite bourgeoisie urbaine lui demande le pouvoir politique et le niveau de vie des anciens colonisateurs, le prolétariat urbain la sécurité de son emploi et l’augmentation de ses salaires, les paysans pauvres le travail et surtout l’instruction, instrument exclusif de la montée sociale, les milieux arabisants traditionnels en espèrent la réanimation de la culture nationale brimée par l’intermède colonial. L’État apparaît à la Société comme la seule “entreprise” efficace, susceptible de faire mieux et plus vite que les initiatives privées, nationales ou étrangères. L’autogestion ne fait pas exception, bien au contraire la psychologie du producteur y a fait place à celle du salarié[2] qui correspondait mieux à la croyance, contractée dans le passé, que l’administration doit et peut trouver la solution à tous les problèmes[3]. Les comités de gestion n’ont-ils pas d’ailleurs toujours exigé une aide massive de l’État dans le même temps où ils dénonçaient les interventions excessives et bureaucratiques de ce dernier ? En fait, dans son point de départ, l’autogestion est un mouvement à la fois de prise en mains par les ouvriers de leurs propres affaires et d’appropriation du sol et des entreprises abandonnées par les étrangers. Dans l’esprit de beaucoup d’ouvriers, autogestion se confond avec indépendance, sans plus. Leur propre syndicat est parfois considéré comme une administration[4].

Une enquête réalisée dans un certain nombre de domaines agricoles autogérés révèle le peu de crédit que les ouvriers accordent au secteur socialiste, par opposition à l’administration[5]. Ainsi l’État algérien se trouve à la convergence de demandes fort diverses. Instrument de récupération des richesses nationales, économiques et culturelles, dispensateur de prestige, d’argent et de travail, il réalise l’idée de Nation et exprime la volonté générale. Dans son effort de réintégration, il exprime à la fois la nostalgie du fondamental et “l’élan vers l’avenir”, deux valeurs complémentaires indispensables à la société pour lutter contre sa démobilisation[6]. Cette attente de l’État n’a ni le même contenu ni la même signification selon les catégories qui l’expriment. La différence est nette entre les élites intermédiaires souvent d’origine urbaine qui peuplent déjà l’appareil d’État, et les paysans pauvres et les demi-chômeurs des villes. Les premiers développent une « idéologie organisationnelle fondée sur la compétence et la rationalité.

Le conflit politique essentiel à leurs yeux, qui opposait l’ensemble de la collectivité algérienne au colonisateur, a été tranché par l’expulsion de ce dernier et la prise en main de l’appareil d’État par l’élite du nationalisme. Celle-ci désire exercer le pouvoir dans l’intérêt de tous. Elle ne se considère donc nullement comme une classe privilégiée, mais comme une élite au service des catégories déshéritées. Ce type d’attitude est partagé par une très large fraction des moyens et petits fonctionnaires, pour qui la participation à la fonction publique est l’unique moyen d’ascension sociale en même temps que de sécurité professionnelle. Bien que se sentant relativement peu solidaires du pouvoir politique, ils en partagent les valeurs le travail, l’instruction, la compétence doivent permettre à chacun d’élever son niveau de vie et de trouver sa place au soleil. Pour les paysans pauvres et les chômeurs urbains au contraire, l’attente de l’État est plutôt une utopie millénariste qui attend tous les bénéfices du monde industriel par le truchement miraculeux d’un État dont cependant on se méfie. Pris dans un monde d’arbitraire et d’irrationalité, le paysan déraciné ne voit pas dans l’État la compétence organisatrice qui donne sens au projet du citoyen, mais l’objet magique d’une revendication agressive toujours prête à se convertir en hostilité[7].

A suivre

A lire :

Première partie de cette étude : Idéologie et politique en Algérie

Deuxième partie : La culture politique algérienne

Troisième partie : La Nation algérienne

Notes :

[1] El Moudjahid, 15 janvier 1959.

[2] El Moudjahid, 8 mai 1967. Cf. aussi M. Benachenou, Problèmes sociologiques de l’autogestion agricole en Mitidja, thèse, 1969 (ronéo). Nous n’entrons pas ici dans de la cause de situation (trahison de l’administration ou attitude foncière des ouvriers). Pour notre propos cela n’a pas grande importance.

[3] Temmar, l’autogestion et la problématique socialiste en Algérie, thèse, Sciences économiques, Paris, 1966, (ronéo), p. 137.

[4] D. Helie, le secteur autogéré de l’Industrie algérienne, thèse, École Pratique des hautes études, 1967, (ronéo).

[5] C. Kostic, « Transformation des communautés rurales en Algérie et en Yougoslavie, Cahiers internationaux de sociologie, 1967. A la question : « Désirez-vous que vos fils exercent la même profession que vous ? »  66,83 % de l’échantillon interrogé répond par la négative. A la question : « Où désirez-vous. Travailler ? » 3,68 % répondent « dans le secteur socialiste » (contre 27 % à mon compte, 14 % à l’usine, 13 % dans le commerce, etc.)

[6] Cf. les remarquables observations de A. Laroui, L’idéologie arabe contemporaine,  Maspéro, 1967,  qui indique combien « l’État national impose à une société encore sous l’emprise  du sentiment et du jeu le carcan de la raison ».

[7] Cf. sur cette mentalité et la soif de sécurité, M. Cornaton, les Regroupements de la décolonisation en Algérie, Paris, les Éditions ouvrières, 1967, pp. 218 ss., et P. Bourdieu, « la Hantise du chômage chez l’ouvrier algérien », Sociologie du travail, 1962, n° 4, p. 326.

 

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