Conception de l’État algérien (II)

Le parti unique ne permet pas une opposition officielle

La culture politique étatiste secrète en effet son contraire. A attendre de l’État la solution de toutes ses contradictions, la société algérienne ne peut manquer d’en éprouver quelques déceptions quand ce dernier se révèle pour ce qu’il est un entrepreneur encore inefficace et un lieu d’affrontement entre forces contradictoires.

La même déconvenue se traduit alors dans un langage différent selon les couches sociales. Les représentants syndicaux de la classe ouvrière, plus ou moins teintés de marxisme, s’en prennent à la « nature de classe » de l’appareil d’État, formule abstraite sans efficacité, mais qui rencontre le sentiment commun dès que sont dénoncés le luxe et les privilèges des nouveaux bourgeois bureaucrates[1] : aussitôt la soif d’égalité porte à accuser l’État et ses fonctionnaires de parasitisme, les technophiles[2] répondent en dénonçant le “népotisme” et les « relations personnelles » qui président au recrutement de l’administration[3].

Le raisonnement est à peu près le suivant : le pouvoir politique veut le bien de tous mais il est trahi par des fonctionnaires incompétents qui ont accédé à leur poste par le jeu des blocs régionaux ou personnels. En revanche, les moudjahidine (anciens combattants) reprochent à l’État de ne pas fournir assez d’emplois et d’écarter les anciens maquisards au bénéfice de jeunes fonctionnaires « sortis des écoles » et présumés plus compétents la “technocratie” est alors mise en accusation. Plus généralement, les masses rurales, ou récemment urbanisées, dont la vision quotidienne du fonctionnaire (jeune, “séparé” de la masse par sa fonction et son mode de vie) est fort éloignée de ses critères habituels de respectabilité (vieillesse, moralité, participation à la communauté, etc.) ont tendance à le prendre pour bouc émissaire de leur mécontentement.

Face à un État désincarné qui siège à Alger, « l’autre bout du monde[4] », on revient alors à des loyalismes personnels, familiaux, ethniques ou linguistiques que la formation de base donnée en milieu familial porte naturellement à retrouver[5]. L’État étant trop lointain et trop abstrait, les groupes primordiaux retrouvent un semblant de vigueur. Le jeu est assez subtil personne n’admet la légitimité des “loyalismes personnels”, le “clanisme” et la “bédouinité” (réminiscences khaldouniennes) n’ont pas d’existence reconnue, sinon pour être condamnés. Rien ne serait plus inexact, malgré l’impression fournie par certains articles de journaux, que de considérer la société et l’État comme découpés en fiefs interdisant toute intégration politique à un niveau supérieur.

La féodalité est désavouée, sans la moindre hypocrisie, mais les mécontentements inévitables joints au fait que le parti unique ne permet pas une opposition officielle d’intérêts clairement perçus, confèrent aux clans une existence de réaction. Celle-ci est résiduelle, mais maintient une certaine polarisation antiétatique. On n’est pas tellement loin de cette confiance absolue dans les relations personnelles que Pierre Bourdieu remarquait chez les Algériens face à l’administration coloniale : « Si nous ne nous aidons pas entre nous, qui nous aidera[6] ? »

A suivre

A lire :

Première partie de cette étude : Idéologie et politique en Algérie

Deuxième partie : La culture politique algérienne

Troisième partie : La Nation algérienne

Quatrième partie : Conception de l’Etat algérien (I)

Notes :

[1] Cf., par ex., El Djeich (en langue arabe), Revue de l’Armée, janvier 1967, n° 34 et F. Weiss, Doctrine et action syndicale en Algérie, thèse, Sciences économiques, Paris, 1967, pp. 214 ss.

[2] Ce terme emprunté à A. Laroui (op. cit., p. 25) nous paraît plus juste que technicien ou technocrate pour désigner les apôtres de l’industrialisation.

[3] Cf. El Djeich (en langue française), n° 6, mai 1968.

[4] On emprunte ces notations à  J. Lizot, Metidja. Etude d’un village de l’Ouarsenis, thèse, Ecole pratique des Hautes-Etudes (ronéo), p. 286.

[5] Sur la formation de base, cf. N. Zerdoumi, op. cit. p. 277 ss.

[6] Op. cit., p. 317.

 

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