Conception de l’État algérien (III)

Algérie sous Boumediene

Héritage colonial

L’ensemble des attitudes envers l’État s’explique en grande partie par l’héritage colonial. En situation coloniale, comme l’a rappelé encore F. Fanon, « ce ne sont ni les propriétés, ni le compte en banque qui caractérisent d’abord la classe dirigeante… l’espèce dirigeante est d’abord celle qui vient d’ailleurs, celle qui ne ressemble pas aux autochtones, les autres[1] ». L’idéologie nationaliste exprime alors naturellement le sentiment unitaire d’une collectivité se saisissant à des niveaux divers comme globalement exclue du pouvoir, c’est-à-dire privée du droit à l’existence. Ce qui réalisera d’un coup ce droit, c’est l’État. Ce dernier est donc à la fois le symbole de l’indépendance en même temps que celui qui lui donnera un contenu. En ce sens l’idéologie nationaliste est inséparable d’une idéologie étatiste. Elle ne l’est pas moins d’une idéologie anti-étatiste car si l’État futur rassemble tous les espoirs, l’État actuel (colonial) polarise toutes les résistances, l’Administration coloniale bien sûr mais aussi toutes les organisations, y compris nationalistes, qui agissent dans le cadre de ses lois. La guerre de libération est perçue par les Algériens comme une rébellion des masses contre l’occupant mais aussi contre l’organisation des partis nationalistes, bureaucratisée et réformiste[2]. Les deux faces de cette double rébellion n’ont certes ni le même caractère ni la même portée. Il en demeure cependant une idéologie spontanéiste, même si l’institution devenue à la fois partisane et étatique est désormais exaltée. De même que sous l’état colonial, le désir de détruire un appareil étranger n’empêchait pas une sourde admiration pour une administration dont on voulait tirer tous les avantages en attendant de l’imiter, le dévouement que suscite l’état national n’a pas fait disparaître la méfiance envers un appareil qu’on a conscience de ne pas pleinement maîtriser[3]. Les références constantes, huit ans après l’indépendance, à « l’héritage colonial qui n’est pas adapté à nos besoins », n’ont pas d’autre cause.

On le voit à ces quelques traits, la culture politique algérienne évoque moins le socialisme entendu comme la prise de pouvoir par une classe dotée d’un minimum de conscience que le populisme. Celui-ci souscrit à deux principes fondamentaux la suprématie de la volonté du peuple, identifiée avec la justice et la moralité, sur toute norme; l’importance d’une relation directe entre le peuple et ses leaders indépendamment des institutions[4]. Les ingrédients principaux sont une croyance quasi religieuse dans la vertu du petit peuple, sain, non dépravé par la ville, ses tentations et ses dirigeants toujours plus ou moins corrompus une méfiance incoercible envers ceux qui détiennent le monopole de la culture (« cette sacro-sainte  technicité dont le président Ben Bella déclarait « se méfier comme de la peste »); le mépris du fonctionnaire et à un moindre degré du politicien. Pour la grande masse, en effet, le système colonial a été vécu comme une sorte de dieu méchant et caché qui s’incarne selon les circonstances dans les “Européens”, “l’administration”, “les espagnols[5]”. Il en est resté un sentiment de complicité à tous les niveaux contre les coupables mystérieux qui empêchent le peuple de parvenir au bonheur à sa portée, les “bureaucrates”, les “impérialistes”, etc.

A suivre

Notes :

[1] Les Damnés de la terre, Paris, Maspéro, 1961, p. 33

[2] Parlant de cette époque, la Charte d’Alger, publiée en 1964, stigmatise « le manque de confiance des dirigeants dans l’effort créateur du peuple ».

[3] Au précongrès des fellahs tenu en 1964, on relève des expressions telles que « nous n’acceptons pas la dictature des fonctionnaires » et surtout le refus de « l’Etat colon représenté par ses directeurs ». Autogestion. Avril et septembre 1967.

[4] E. Shils, cité par P. Worsley, op. cit., P. Worsley, The concept of populism in G. Ionescu et E. Gellner, Populism, London, Weidenfeld and Nicolsen, 1969, p. 244.

[5] P. Bourdieu, op.Cit., 331.

A lire aussi :

Première partie de cette étude : Idéologie et politique en Algérie

Deuxième partie : La culture politique algérienne

Troisième partie : La Nation algérienne

Quatrième partie : Conception de l’Etat algérien (I)

Cinquième partie : Conception de l’Etat algérien (II)

Sixième partie : Conception de l’Etat algérien (III)

Septième partie :  Conception de l’Etat algérien (IV)

Huitième partie : Islam en Algérie (I)

Neuvième partie : Islam en Algérie (II)