Connaître Alexis de Tocqueville le sociologue

Alexis de Tocqueville prendra courageusement part à la lutte contre l’esclavage. En 1942 il est élu à l’Académie Française. En 1849, il est ministre des Affaires étrangères de la nouvelle République. Homme de conviction, il abandonne toutes ses fonctions lors de la prise du pouvoir de Napoléon III en 1851.

Alexis de Tocqueville est né à Paris le 29 juillet 1805. Il est le troisième fils d’Hervé de Tocqueville qui appartient à la plus ancienne noblesse normande. Sa mère est la petite-fille de Malesherbes, l’avocat de Louis XVI. Ses parents ont été emprisonnés sous la Terreur et sauvés de l’échafaud par le 9 Thermidor.

Tocqueville fait ses études de droit à Paris et est nommé, en 1827, juge-auditeur à Versailles où son père est Préfet de la Seine et Oise.
De mai 1831 à février 1832, Tocqueville et son ami Gustave de Beaumont se rendent aux États-Unis d’Amérique et au Québec, pour étudier le système pénitentiaire, envoyés en mission, sur leur demande, par le ministre de l’Intérieur. Le rapport des deux amis, sous forme d’ouvrage, est publié en 1833 : « Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France ».
En 1835 paraissent les tomes I et II de « De la Démocratie en Amérique » qui obtient un tel succès que son auteur est élu membre de l’Académie des Sciences morales et politiques en 1838.
En 1839 il est élu (par ses paysans) député dans la circonscription normande de Vologne, où se trouve le château de Tocqueville, et il y sera constamment réélu jusqu’en 1851.
En 1840 paraissent les tomes III et IV de « De la Démocratie en Amérique » pour lesquels l’accueil est plus réservé, ce qui n’empêche nullement Tocqueville d’être élu à l’Académie Française en 1841.

Le 2 juin 1849 il devient ministre des Affaires Etrangères de la IIe République présidée par Louis Napoléon Bonaparte. Son chef de Cabinet est le fameux comte Joseph Arthur de Gobineau (1816-1882) qui passera pour être le fondateur du racisme à la française, et qui est l’auteur de l’ouvrage sulfureux « De l’inégalité des races humaines » (1853-1855). Il doit démissionner le 30 octobre.
Après le coup d’État du 2 décembre 1851, il se retire de la vie politique.

En 1856 il publie la 1re partie de « L’Ancien Régime et la Révolution« . Il décède le 16 avril 1859 à Cannes.

Ses Souvenirs ainsi que sa correspondance, ses relations de voyages, ses écrits et discours politiques, seront publiés après sa mort.
Les œuvres complètes en 27 volumes sont publiées chez Gallimard.

La sociologie politique d’Alexis de Tocqueville : des conditions d’une démocratie libérale

Pour Alexis de Tocqueville, la démocratie c’est l’égalisation des conditions, l’égalisation sociale des conditions, puisqu’il serait absurde de vouloir l’égalisation intellectuelle et impossible de réaliser l’égalisation économique.

L’égalité sociale signifie qu’il ne peut y avoir de différence héréditaire de conditions, que toutes les fonctions et professions, tous les honneurs et toutes les dignités sont accessibles à tous. Elle signifie également une nette tendance à l’uniformisation des niveaux et des modes de vie.

La conséquence de l’égalisation des conditions c’est que la souveraineté appartient à tous.

L’objectif de la démocratie ne peut-être que le bonheur du plus grand nombre.
Le danger d’un tel système c’est l’égalitarisme, c’est pourquoi il convient de veiller à ce que la liberté de tous soit assurée. Elle ne peut l’être si le pouvoir est arbitraire et donc, comme il convient de se méfier des hommes et que le pouvoir arrête le pouvoir, il faut qu’il y ait pluralité de centres de décision, d’organes politiques et administratifs, qui s’équilibrent entre eux.
Mais il faut encore davantage, et c’est dans la Démocratie en Amérique que Tocqueville énumère les causes qui rendent une démocratie libérale et dans l’Ancien régime et la Révolution qu’il s’interroge sur la démocratie française.

Si l’Amérique est une démocratie libérale, cela tient à trois sortes de causes : la situation géographique et socio-politique, les lois, les habitudes sociales.
Les immigrants venus d’Europe sont des puritains, d’un haut sens moral, attachés à l’égalité et à la liberté, pourvus de tout l’équipement technique d’une civilisation développée, qui s’établissent sur un espace démesuré, qui n’est faiblement peuplé que par des chasseurs historiquement dépassés, culturel1ement attardés, sur un territoire qui n’est menacé par aucun État ennemi voisin redoutable. La terre est tellement abondante qu’aucune aristocratie terrienne ne se constitue, dont la formation est la conséquence des rivalités causées par la rareté du sol.

Mais ces conditions géographiques et historiques ne sont que des circonstances favorables, les causes véritables de la liberté sont de bonnes lois et mieux encore les excellentes habitudes sociales et notamment religieuses des Américains.

Tocqueville pense que la constitution fédérale permet de combiner les avantages des grands et des petits États. La Fédération est assez forte pour assurer sa sécurité et l’État fédéré est assez petit pour que la législation interne soit adaptée aux besoins de la population.

La décentralisation administrative permet aux citoyens de s’intéresser aux affaires locales. D’autre part, la Constitution prévoit la séparation du législatif en deux chambres, l’existence d’une présidence de la République faible mais relativement indépendante des pressions politiques. Le pluralisme des partis existe, partis pragmatiques, moins animés par des contradictions idéologiques que par la défense d’intérêts économiques et sociaux.
Tocqueville constate que le droit est respecté, considéré qu’il est par l’ensemble du corps social comme étant la sauvegarde des libertés de tous. La liberté d’association, non seulement existe mais est utilisée d’une manière qui permet aux volontés privées d’intervenir dans tous les domaines et avec efficacité.
Enfin, la liberté de la presse, qui est totale, présente toutes sortes d’inconvénients, mais permet à l’opinion publique d’être en prise directe avec le politique et d’éviter ainsi que le peuple ne soit spolié de sa souveraineté.

Tout cela est important, mais ce qui est fondamental c’est l’esprit de la liberté. Si la liberté a pour conditions les mœurs et les croyances humaines, et en particulier l’esprit de religion, la société américaine est libre parce qu’elle est religieuse :

« La liberté voit dans la religion la compagne de ses luttes et de ses triomphes, le berceau de son enfance, la source divine de ses droits. Elle considère la religion comme la sauvegarde des mœurs ; les mœurs comme la garantie des lois et le gage de sa propre durée » (De la Démocratie en Amérique, Tome I, 1er vol., Gallimard, p. 42-43.

Une société égalitaire ne peut être libre que si les citoyens acceptent volontairement de se discipliner et non par peur du châtiment. C’est la religion qui permet le mieux de créer la discipline morale nécessaire.

La France n’est pas l’Amérique. Dans l’Ancien Régime et la Révolution Tocqueville s’interroge sur les causes de la chute de l’Ancien Régime mais aussi sur la difficulté que rencontre la France à faire fonctionner une démocratie qui soit une démocratie libérale.
L’une des causes de la chute de l’Ancien Régime est la centralisation et l’uniformité administrative.

Mais également le fait que Paris, dès avant la fin du XVIIIe siècle, est non seulement une ville d’affaires et de plaisir, mais aussi une ville de manufactures avec de nombreux ouvriers.

Or si les hommes placés au-dessus du peuple se ressemblent en ce qu’ils ont la même culture et les mêmes habitudes sociales, ils n’ont pas les mêmes droits.
La haute société s’uniformise, mais les membres de cette haute société sont séparés par l’existence de privilèges juridiques qui ne se justifient plus, et leur conception sur le mode de gouvernement divergent.

Autrement dit, la société est en avance sur l’État. La société est démocrate, l’État est conservateur. C’est la résistance d’institutions politiques dépassées au mouvement démocratique de la société qui provoquera l’explosion révolutionnaire – à une époque où les choses vont plutôt mieux que plus mal (à ce sujet fort intéressant, lire le Journal d’Aimée de Coigny, la Jeune Captive, Librairie Académique Perrin, Paris, 1981).

Mais la cause principale de la révolution c’est l’irréligion foncière qui s’est répandue dans la partie démocratique de la nation, anticléricale et franc-maçonne.

C’est encore l’irréligion qui est la cause principale des difficultés que rencontre la démocratie en France. L’esprit de liberté étant faible il faut que l’Etat soit fort, donc centralisé. Or la centralisation, le despotisme administratif, l’uniformité, sont les adversaires de la liberté.