La culture politique algérienne

Algérie sous Boumediene

Étude sur l’Algérie de Boumediene (II)

La culture politique est définie en général comme « un système de croyances empiriques, de symboles expressifs et de valeurs qui délimite le site de l’action politique[1] ». Elle détermine des « modèles d’orientation » qui donnent forme au processus politique[2]. Les expériences familiales, scolaires, les engagements passionnels et polarisations affectives en constituent la base fondamentale. L’utilisation sans nuance de ce concept présente le risque sérieux de faire la part trop belle au psychologisme. Recherchant les thèmes communs d’une culture, sans s’arrêter aux différenciations sociales qui qualifient chaque thème selon le milieu où il s’inscrit, l’anthropologie culturelle peut aboutir à un recueil impressionniste de « lieux communs[3] ». Si par exemple l’on prend pour catégories d’analyse les couples « confiance-défiance », « hiérarchie-égalité », « liberté-coercition », « loyalisme envers la communauté globale ou envers les communautés particulières[4] » on parvient trop aisément à des types (cultures « aliénées », « consensuelles », etc.) tellement généraux qu’ils perdent tout pouvoir explicatif.

Ainsi W. Quandt, dont l’étude de l’Algérie est pourtant stimulante[5], n’échappe pas toujours à la banalité. Observant que le mot « politique acquiert dans le sabir franco-algérien une connotation péjorative en devenant “boulitik[6]” » il en conclut que la méfiance est une donnée fondamentale de la culture politique algérienne. Les rivalités s’expliquent dès lors beaucoup moins par des raisons « idéologiques » que par des luttes « personnelles ». En même temps le sens de l’égalité dans les relations politiques l’emporte de loin sur celui de la hiérarchie le refus du zaïm, l’affirmation constante du principe de collégialité et la condamnation du culte de la personnalité, en apportent la preuve. « Les élites algériennes demandent à bénéficier également du pouvoir en même temps qu’elles n’ont pas confiance en ceux qui le détiennent. W. Quandt cherche l’explication de ces attitudes dans le concept d’honneur, valeur clé de la société traditionnelle, liée aux données intimes de la vie sexuelle[7] ».

Rien de ceci n’est inexact des dizaines d’exemples empiriques pourraient être aisément accumulés à l’appui de cette description. L’ennui est que cela servirait aussi aisément à cerner la « culture politique » de l’élite britannique dans les pièces historiques de Shakespeare (où seul Falstaff a le front de récuser l’honneur). En effet, à moins de fonder toute analyse politique exclusivement sur les fantasmes des individus, ce que le plus impérialiste des freudiens n’oserait rêver, on s’aperçoit que les idées de méfiance, d’égalité et d’honneur se retrouvent dans quantité d’autres sociétés pourtant différentes de la société algérienne l’Italie, la Turquie, le Mexique par exemple. Elles ne servent donc qu’à créer des types de culture « fourre-tout » applicables à des sociétés dont l’évolution est sensiblement différente. Tout pouvoir explicatif leur échappe alors si l’explication consiste à déceler le sens prévisible d’un mouvement social. Par exemple la « boulitik » n’a-t-elle pas correspondu à l’ambivalence de la bourgeoisie urbaine tentée à la fois par la revendication de l’assimilation (représentée par les « évolués ») et la revendication nationale (représentée par les mouvements religieux) ? Incapables de faire un choix politique, enserrés par une administration coloniale qui leur interdisait ce choix, les élus algériens ont pratiqué une caricature d’activité politique que le petit peuple a qualifiée précisément de « boulitik[8] ». Faut-il chercher la raison de sa survivance dans la toute puissance de l’administration vers laquelle convergent les demandes de toutes les couches sociales, ce qui appauvrit le débat politique, aucune alternative à l’action de l’Etat n’étant concevable ? Ces explications, peut-être hasardeuses, ont au moins le mérite d’échapper à la banalité. Les mêmes observations s’adressent aux analyses au terme desquelles les élites maghrébines considèrent le pouvoir comme un élément de domination individuelle et non comme un processus de coopération sociale[9]. Comme si ce double aspect de la lutte pour le pouvoir n’était pas présent dans n’importe quelle société !

On se contentera donc ici, par une démarche plus empirique, d’explorer la culture politique algérienne en référence à trois thèmes fondamentaux la Nation, qui fut à la fois but et principe de la lutte de libération algérienne, l’Islam « religion de l’État » qui modèle en profondeur la conscience nationale, l’État enfin, qui anime la société en même temps qu’il l’exprime. A qui s’étonnerait de ne pas voir figurer le socialisme dans cet inventaire, il est aisé de répondre que ce concept spongieux privilégie trop les conflits d’idées au détriment de l’étude concrète de l’idéologie d’un milieu.

A suivre

Notes :

[1] S. Verba Comparative political culture, in L. PYE et S. Verba, éd.. Political culture and political development, Princeton. P.U.P., 1965, p. 513.

[2] L. PYE, Political culture and political development, in PYE et VERBA, op. cit., p. 8.

[3] Ainsi les Français ont-ils le goût de la « prouesse » selon J. R. Pitts (in A la recherche de la France, Paris, le Seuil, 1962, p. 274). Quand J. R. Pitts explique le système administratif français par « la dualité du système culturel français partagé d’une part par des valeurs doctrinaires hiérarchiques et d’autre part par les valeurs esthétiques-individualistes » (Esprit, janvier 1970, p. 72) on demeure perplexe beaucoup de sociétés ne connaissent-elles peu ou prou ce dualisme ? Et en revanche la structure sociale française est-elle donc complètement indépendante du système administratif ? On ne se défend pas de penser que MARX en a dit plus long sur le sujet dans le 18 Brumaire de Louis Bonaparte.

[4] L. Pye, op. cit., p. 22.

[5] The Algerian political elite, thèse, Massachussets institute of technolology, 1967, publiée sous le titre Algeria : revolution and leadership. Nous citons le texte ronéotypé que seul nous connaissons.

[6] La « boulitik » pourrait être présentée comme un jeu où chacun essaie de faire commettre à l’autre une action stupide afin de tirer un avantage de cette erreur et de lui prendre sa place.

[7] Sur l’honneur cf. P. Bourdieu The sentiment of honour in the Kabyle society, in J.-G. Peristiani ed., Honour and shame : the values of mediterranean society, Chicago, the university of Chicago, press, 1966. Pour les explications par le développement psycho-sexuel, cf. H. M. Miner et G. de Vos, Oasis and Casbah : Algerian culture and personality in change, Ann Arbor University of Michigan Antropological papers n°15, 1960. Cité par Quandt à qui nous laissons l’entière responsabilité de l’utilisation de ces études dans le domaine de la science politique.

[8] J. Favret, Le Traditionnalisme par excès de modernité, archives européennes de sociologie, 1967, p.85

[9] C. H. Moore in L. C. Bhown éd., State and society in independant North Africa, Washington, The Middle east institute, 1966.

A lire aussi :

Première partie de cette étude : Idéologie et politique en Algérie

Deuxième partie : La culture politique algérienne

Troisième partie : La Nation algérienne

Quatrième partie : Conception de l’Etat algérien (I)

Cinquième partie : Conception de l’Etat algérien (II)

Sixième partie : Conception de l’Etat algérien (III)

Septième partie :  Conception de l’Etat algérien (IV)

Huitième partie : Islam en Algérie (I)

Neuvième partie : Islam en Algérie (II)