Esclavage arabe en Afrique orientale

David Livingstone, 1866

L’Afrique noire au milieu du XIXe siècle commençait tout juste à s’ouvrir à la pénétration européenne ; peu à peu ses mystères commencèrent cependant à se révéler grâce à de hardis explorateurs dont l’un des plus célèbres est Livingstone (1813-1873). Celui-ci parcourut l’Afrique australe et orientale où il s’attacha, outre l’étude des problèmes géographiques, à celle des problèmes humains, et au premier chef à celui de l’esclavage qui, avant la colonisation européenne, désolait ce pays.

2 mars 1866 (Le marché aux esclaves à Zanzibar).

Visité le marché aux esclaves. Trois cents individus, à peu près, se trouvaient en vente ; le plus grand nombre étaient du Chire[1] et du Nyassa. Leurs figures et leurs tatouages m’étaient si familiers, que je m’attendais à les voir me reconnaître… Excepté les enfants, tous semblaient honteux de leur position : les dents sont regardées, la jupe relevée pour examiner les jambes ; puis on jette un bâton pour que, en le rapportant, l’esclave montre ses allures. Quelques-uns sont traînés au milieu de la foule, et leurs prix criés sans cesse. La plupart des acheteurs étaient des Arabes du Nord et des Persans. Nous sommes à une époque où les sujets de Sa Hautesse[2] ne peuvent conduire d’esclaves en Arabie, mais simplement parce que le vent est contraire[3]. Un grand nombre de daous[4] vont à Madagascar, d’où elles reviennent pour compléter les cargaisons.

19 juin 1866 (En marche vers le lac Nyassa, le long du fleuve Rovouma.)[5]

Passé près d’une femme attachée à un arbre et par le cou ; elle était morte. Les gens du pays nous expliquent qu’elle ne pouvait pas suivre la bande, et que son maître n’a pas voulu qu’elle devînt la propriété de celui qui la trouverait, si le repos venait à la remettre. Ce n’est pas la première que nous voyons attachée de la sorte. Une autre avait été poignardée ou tuée d’une balle ; car elle gisait dans une mare de sang. La réponse que l’on nous fait est toujours la même : le propriétaire de ces victimes, ne pouvant plus les faire marcher, et furieux de la perte qu’il en éprouve, soulage sa colère en tuant l’esclave qui tombe de fatigue.

27 juin 1866.

Un de nos gens s’est écarté du sentier et a trouvé une quarantaine d’individus la fourche au cou[6] : esclaves abandonnés par le traitant qui ne pouvait plus les nourrir. Ils étaient trop faibles pour parler ; nous n’avons pas su d’où ils venaient ; quelques-uns étaient très jeunes.

19 septembre 1866 (Sur la rive sud du lac Nyassa).

Nous avons trouvé une caravane d’esclaves que je suis allé voir… Quatre-vingt-cinq captifs étaient dans un parc formé de tiges de sorgho. La majeure partie de la bande se composait de petits garçons de huit à dix ans ; pour le reste, des hommes et des femmes. Presque tous avaient la fourche au cou ; quelques-uns des plus jeunes étaient liés par des courroies qui, de même, les prenaient à la gorge… Les traitants, au nombre de cinq ou six — des Arabes de la côte — se rendaient à Zanzibar, d’où ils étaient venus. Je leur demandais la permission de regarder leurs esclaves ; ils me désignèrent eux-mêmes ceux de races diverses, et me dirent qu’après les avoir nourris, et défalcation faite des pertes qu’il y avait à subir dans le trajet, ils retiraient fort peu de bénéfice de leur voyage. Le gain, à ce que je présume, est pour les traitants qui embarquent la noire marchandise et qui la vendent dans les ports d’Arabie ; car à Zanzibar, la plupart des jeunes esclaves que j’ai vus au marché ne se vendaient qu’environ sept dollars par tête[7]….

David Livingstone, Dernier journal, relatant ses explorations et découvertes de 1866 à 1873, traduction de l’anglais, t. I (Paris, 1876), p. 11, 61, 69, 117.

[1] Émissaire du Lac Nyassa et affluent du Zambèze.
[2] Le sultan de Zanzibar.
[3] La mousson.
[4] Barque à demi pontée utilisée dans l’océan Indien.
[5] Rivière marquant l’actuelle frontière entre le Tanganyika et le Mozambique.
[6] Sorte de carcan, destiné à empêcher l’esclave de s’enfuir.
[7] Dollar de Marie-Thérèse, ou dollar espagnol, très répandu dans les régions tropicales de l’hémisphère austral et valant en moyenne un peu plus de 5 francs or sur les côtes, davantage dans l’intérieur des terres.