Idée de civilisation

Lorsque nous prononçons le mot de civilisation dans la vie quotidienne, en dehors de toute préoccupation d’analyse et d’approfondissement philosophiques et en nous laissant porter pour ainsi dire par le sens commun, il semble bien que nous entendions par ce mot un certain nombre d’acquisitions dont le caractère général et essentiel serait d’être imputables à l’homme : tout objet ou tout fait de civilisation porte la marque d’une présence ou d’une intervention humaine actuelle ou passée; et inversement tout objet ou tout fait qui ne révèle pas cette présence ou cette intervention humaine sera classé parmi les choses, non de la civilisation, mais de la nature. Certes, dans tout objet de civilisation, la matière est bien naturelle car l’homme ne fait rien de rien, mais cette matière a toujours subi une information de la part de l’homme. Ars est homo additus naturae[1], a-t-on dit : c’est à cette intervention humaine au sens large que nous pensons aujourd’hui lorsque nous prononçons le mot de civilisation. Le plus modeste sentier de montagne est un fait de civilisation au même titre que le plus somptueux des palais, tandis qu’une hutte de castor ou une ruche sont tenues pour des choses purement naturelles, si habile que puisse nous en paraître l’architecture.

A quoi reconnaissons-nous donc cette présence et cette intervention humaines lorsqu’elles ne sont pas immédiatement manifestes par l’action effective actuelle d’un être humain? C’est que nous percevons en tout fait ou en tout objet de civilisation une intentionnalité qui réveille aussitôt un écho en nous-même. Ces faits ou ces objets manifestent chez leurs auteurs une tendance constante, spécifiquement humaine, et c’est pourquoi tout homme la retrouve aussitôt en lui. D’une façon toute générale, ces acquisitions humaines qui constituent la civilisation au sens le plus commun du mot, témoignent de ce que l’on peut appeler, en un sens tout aussi commun, une volonté d’affranchissement. Ces acquisitions doivent, en effet, permettre en premier lieu une indépendance sans cesse accrue de l’homme par rapport aux fatalités naturelles. La nature fait-elle peser sur l’homme la fatalité du nécessaire, comme la nécessité biologique où nous sommes de marcher sur la terre ferme et l’impossibilité anatomique et physiologique de traverser les mers et les airs ? La civilisation s’ingénie à rendre ces nécessités contingentes. La nature nous accable- t-elle de la non moins lourde fatalité de la contingence, du hasard, de l’imprévu, comme en sont remplis tous les phénomènes biologiques ? La civilisation s’efforce de faire de ces contingences des nécessités dont elle est maîtresse. C’est cette volonté de nous rendre « maîtres et possesseurs » de la nature qui manifeste son intentionnalité spécifiquement humaine dans tous les faits de civilisation.

Par voie de corollaire, les acquisitions de la civilisation doivent permettre en second lieu une richesse accrue du clavier des désirs humains. Quand on a soif, disait un ascète, c’est d’eau qu’on a soif. Et cela serait vrai dans l’ordre de la nature. Mais sur ce besoin fondamental, la civilisation peut broder mille variations. Et non seulement elle peut broder à l’infini sur les thèmes de la nature, mais elle peut créer de toutes pièces des thèmes de désirs nouveaux et sans analogie dans les comportements vitaux élémentaires. Dans cette catégorie entreraient tous les faits de civilisation par lesquels s’oublie le vouloir-vivre de l’individu et de l’espèce : la science pure, l’art, et toutes les formes d’activité philosophique et religieuse qui visent un objet transcendant, hors de ce monde, et qui tiennent cependant une place des plus importantes dans la notion de civilisation.

Enfin, en troisième lieu et toujours par voie de corollaire, la civilisation permet à ces désirs dont le clavier s’enrichit et se nuance, d’obtenir une facilité plus grande dans leurs moyens de satisfaction. Cette facilité se traduit, dans son apparence globale et selon le vœu de Descartes, par une « diminution de la peine des hommes », dont l’aspect objectif est une rapidité plus grande dans la satisfaction des désirs, une diminution de l’intervalle qui sépare la naissance du désir de son assouvissement. Ce résultat est obtenu par l’installation d’un système de réponses pour ainsi dire automatiques au geste par lequel se manifeste le désir naissant. Dans ce système, à telle touche du clavier doit répondre avec sécurité et promptitude ce que réclame le désir.

Sous ce triple aspect général que nous donne un premier contact avec la notion commune, la civilisation nous apparaît donc comme une sorte de monde où tout est à l’échelle humaine en ce sens que tout y porte la marque de cette intentionnalité fondamentale par laquelle l’homme s’affranchit des servitudes naturelles par le jeu d’un accroissement quantitatif et qualitatif de ses désirs ainsi que des moyens de les satisfaire. Une vue instantanée prise sur ce monde nous y montrerait une foule d’habitudes et d’aptitudes chez les individus, une collectivisation de ces habitudes et de ces aptitudes dans des institutions et des mœurs, le tout soutenu par une infrastructure matérielle d’objets fabriqués dans lesquels l’art s’ajoute à la nature pour en faire une sorte d’immense machine à satisfaire avec toujours plus de rapidité et de précision un nombre toujours plus grand de désirs toujours plus raffinés. Le civilisé est celui qui se meut à l’aise dans ce monde.

Georges Bastide, Mirages et certitudes de la civilisation, Privat ÉD., 1953.

[1]    L’art (entendez : les techniques), c’est l’homme ajouté à la nature (F. Bacon).