Islam en Algérie (I)

Algérie sous Boumediene (VIII)

Deux erreurs, symétriques, sont fréquemment commises dans l’analyse politique de l’islam. La première consiste à en faire une réalité monolithique qui permettrait de tout expliquer à partir de son centre immuable. Tous les phénomènes culturels, politiques ou économiques devraient être décrits en termes de communauté musulmane. On est en présence d’une analyse de type théocratique, souvent menée d’ailleurs par des non-musulmans, tels les “orientalistes” Les jugements de valeur, qui en découlent sont du reste fort différents : l’islam, malédiction qui bloque toute modernisation, ou au contraire forme admirable d’organisation sociale; ils révèlent la même optique. La seconde consiste à ignorer l’islam, soit en n’en parlant jamais, ce qui est une façon d’en reconnaître la puissance par prétérition, soit en y voyant un épiphénomène de la lutte des classes, une arme aux mains de la bourgeoisie à moins que ce ne soit l’idéologie naturelle des “déracinés”, etc. La plupart des marxistes n’y échappent pas. Ces deux attitudes, apparemment contradictoires, n’excluent pas d’ailleurs un certain concordisme, scientifiquement douteux. Se fondant également sur les incontestables traditions égalitaires de l’islam, les uns y voient le ferment d’un socialisme authentique qui ne pourra être que “musulman”, pendant que les autres font du socialisme scientifique le seul régime compatible avec un islam poussé à “l’aggiornamento”. Au terme du raisonnement on ne saisit plus très bien ce qui relève de la conscience religieuse et des affrontements sociaux. Une troisième attitude doit être possible en effet on ne saurait admettre que les mouvements sociaux se réduisent aux mouvements de la conscience religieuse, même quand celle-ci est aussi, par construction, conscience politique. Mais d’autre part, il n’est pas nécessaire d’être musulman fondamentaliste pour reconnaître l’efficacité propre des normes islamiques. On se bornera donc à présenter empiriquement l’Islam comme une valeur fondamentale de la culture politique algérienne, sujette comme toutes les autres, aux contradictions internes et aux incertitudes nées du changement social.

Il est difficile d’analyser avec précision les types d’attitudes politiques se référant à la religion de l’État. On peut en distinguer quatre. Les deux premiers ont en commun de considérer l’islam comme une idéologie totale traitant tous les aspects de la vie sociale. Mais la tendance traditionaliste en fait un système de conservation, voire de réaction. Il en résulte des attitudes de repli vers une communauté musulmane idéale que l’on s’efforce de recréer. L’association Al Kyiam (les valeurs) a mené une campagne inlassable pour la soumission intégrale de la société aux préceptes littéraux du droit musulman : fermeture des magasins à l’heure de la prière, exclusion des non musulmans des emplois publics, restrictions à l’émancipation féminine. Dans Humanisme musulman, revue de l’association aujourd’hui disparue, on trouve des formules parfois surprenantes :

Tout parti politique, tout régime, tout dirigeant qui ne se base pas sur l’islam est décrété illégal et dangereux. Un parti communiste, un parti laïc, un parti socialiste-marxiste, un parti nationaliste (ce dernier mettant en cause l’unité du monde musulman) ne peuvent exister en terre d’islam[1].

On aura garde de ne pas surestimer l’importance de ce courant la publicité qui lui a été généreusement faite à l’étranger provient de ce que l’on n’a trouvé que lui pour rajeunir l’image (que tout raciste porte en lui) du “musulman fanatique”. Lui accorder une place déterminante reviendrait à peu près à prendre Rivarol pour représentant autorisé de la droite française. Il n’empêche qu’au-delà des agissements d’énergumènes prétendant “assainir les mœurs” à coup d’attentats individuels[2], Al Kyiam représente une attitude latente dans certains secteurs de l’opinion algérienne; les controverses sur le mariage et la situation de la femme en témoignent[3].

A suivre

Notes :

[1] « Idéologie et régime politique », in Humanisme musulman, août 1965, p. 19. Le même article présente en ces termes le régime nazi : « Le mouvement nazi n’est au fond qu’une réaction, brutale certes, contre un état de fait. L’Allemagne était en décomposition, il fallait sauver l’Allemagne ». Il est vrai que l’auteur explique les méthodes « quelque peu antilibérales » d’Hitler par le fait que l’idéologie nazie était athée, car « si Dieu n’existe pas, tout est permis », p. 17.

[2] Cf. Révolution Africaine, n° 312, 14-20 février 1970, « Démantèlement du groupe subversif Al Kyiam ».

[3] Cf. pour plus de détails, F. Merabet, les Algériennes, Paris, Maspéro, 1967.

A lire :

Première partie de cette étude : Idéologie et politique en Algérie

Deuxième partie : La culture politique algérienne

Troisième partie : La Nation algérienne

Quatrième partie : Conception de l’Etat algérien (I)

Cinquième partie : Conception de l’Etat algérien (II)

Sixième partie : Conception de l’Etat algérien (III)

Septième partie :  Conception de l’Etat algérien (IV)