Chronique

La Kabylie et son avenir : une cruelle absence de vision

Les Kabyles : une élite et une population profondément désorientées.

Les récentes célébrations de Tafsut Imazighen (Printemps berbère) et de Tafsut taverkant (Printemps noir) organisées à travers la Kabylie ont déçu. On ne peut même pas honnêtement parler de célébrations lorsque, à Tizi Wezzu et Vgayet, à At Dwala, Aqbu et Amizur, quelques centaines de personnes tout au plus ont manifesté en ordre dispersé, ressassant sans beaucoup de conviction des slogans usagés. Où sont les marches d’antan ? Quel rapport entre les groupes clairsemés de Tafsut 2006 et les foules drainées par le Mouvement Culturel Berbère dans les années 1980-90 ? Où sont passées les marées humaines qui ont déferlé sur Alger et Tizi en 2001-2002 à l’appel des aarchs ?

Force est de le constater : la mobilisation kabyle a aujourd’hui du plomb dans l’aile. Les héros sont fatigués. Le « manifestant-type » est devenu méfiant. Interrogez n’importe quel jeune homme célibataire entre 16 et 35 ans (c’est-à-dire la tranche de la population kabyle qui fournit l’essentiel des manifestations) et il vous fera plus ou moins la même réponse :

« Pourquoi manifester ? Ca fait longtemps que nous manifestons, pour quel résultat ? En plus, à chaque fois c’est la même histoire : nous partons manifester, nous nous faisons tabasser et tirer dessus, et au final ce sont les organisateurs des manifestations qui nous trahissent pour faire avancer leurs propres intérêts personnels. »

Cette amère constatation est loin d’être fausse : le MCB, puissant instrument de fédération de la revendication berbériste à travers toute la Kabylie depuis les années 1980, est mort, déchiré de l’intérieur par le choc des ambitions personnelles et partisanes. La « grève du cartable » de 1994-95, qui exigea de difficiles sacrifices pour les élèves kabyles et leurs familles, se termina en queue de poisson, lorsqu’un membre d’un parti politique en pointe dans le mouvement, le Rassemblement pour la culture et la démocratie, signa (pour des raisons de tactique politicienne) un accord a minima avec le président Zéroual. Pourtant, ce parti prétendait encore quelques semaines auparavant qu’il n’accepterait aucun compromis sur les deux revendications essentielles des grévistes : l’officialisation de tamazight et son enseignement. Quant aux aarchs qui avaient rapidement pris en main le mouvement de contestation radical de 2001-2202, ils se sont eux aussi progressivement discrédités par leurs pinaillages internes et leurs décisions illisibles. Comment un de leurs leaders, Belaïd Abrika, pourrait-il encore être crédible auprès des jeunes émeutiers de 2001 après être passé sans transition de la dénonciation radicale du pouvoir à la compromission avec celui-ci (qu’on se rappelle sa conférence de presse de 2005 à Alger, devant un grand portrait du président Bouteflika) ?

Cependant, la raison profonde de la démobilisation de la rue kabyle n’est pas cette constante « trahison des leaders ». Elle relève d’un malaise beaucoup plus inquiétant : aujourd’hui, la Kabylie n’a plus de vision. Un groupe social ne peut se mobiliser que s’il sécrète une vision de l’avenir qui lui est propre, correspondant à ses aspirations et bénéficiant du soutien de la grande majorité des individus qui le composent. Par la suite, l’élite de ce groupe doit formuler un ou des moyens d’atteindre cette vision : c’est ce que l’on appelle un projet. Enfin, pour mettre en œuvre ce projet, l’élite crée des structures de mobilisation de la population (partis politiques, media, syndicats, associations…).

Dans l’histoire récente de la Kabylie, on peut distinguer deux grandes visions. La première, qui remonte aux années 1920, a été celle de la décolonisation. Les Kabyles ont rapidement et massivement adhéré à la vision d’un avenir libéré de la présence française. Ils ont milité en nombre dans les partis successivement porteurs de ce projet : Etoile Nord-Africaine, PPA-MTLD, puis FLN. Durant la guerre de 1954-62, on sait le rôle crucial qu’ont joué les Kabyles (ainsi que les Chaouis) dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie et le prix qu’ils ont payé. Cette « vision décolonisatrice » enfin atteinte en 1962, une seconde vision allait prendre pied en Kabylie : la « vision berbériste ». S’étendant progressivement dans les années 1960-70, elle explose en 1980 et rassemble derrière elle la masse de la population kabyle. Elle repose sur deux piliers essentiels : Tamazight et Démocratie. Les différentes organisations porteuses de projet en Kabylie depuis 1980 (MCB, FFS, RCD) ont toutes affirmé leur croyance en cette vision et ses deux socles fondamentaux. Or, si la « vision berbériste » a sans conteste mobilisé les foules kabyles, sa concrétisation a signé le début de son déclin.

En 1988, face aux graves émeutes d’Alger, le pouvoir FLN organise une « transition démocratique », laquelle permet rapidement l’avènement d’une presse indépendante, la création de partis politiques et l’organisation en 1990-91 d’élections non-truquées pour la première fois dans l’histoire de l’Algérie. On assiste donc à un demi-triomphe de la « vision berbériste » défendue par la Kabylie, puisque celle-ci faisait aller de pair « tamazight » (officielle, di lakul, etc) et « Algérie démocratique ». Or cette vision vient se fracasser sur le mur de la réalité algérienne : bien loin d’attirer mécaniquement tamazight dans son sillage, l’Algérie démocratique se jette dans les bras de l’islamisme, courant théologico-politique fortement hostile au berbérisme. A partir de ce moment, la Kabylie tente désespérément de recoller les morceaux de sa « vision berbériste » mais la magie n’y est plus. Les années 1990 sont essentiellement des années « contre » : contre l’islamisme, contre le terrorisme, ou parfois contre les excès de la répression (dans le discours du FFS). La machine à proposer du positif n’avance plus.

Cette impasse visionnaire atteint son zénith lors de la gigantesque protesta de 2001-2002. Les slogans préférés des millions de manifestants et d’émeutiers (« Pouvoir assassin » et « Ulac smah ulac ») se cantonnent dans le registre de la négativité et ne proposent aucune perspective d’avenir. Les jeunes de 2001 ont au début du mouvement sincèrement cru être en mesure de renverser le pouvoir honni, mais l’échec planifié de la gigantesque marche sur Alger du 14 juin 2001 et l’absence de solidarité des autres régions d’Algérie forceront la contestation à tourner en rond et à s’effilocher. La réélection grotesquement triomphale d’Abdelaziz Bouteflika en 2004 (malgré le boycott kabyle), le tournant résolument impérial (ou plutôt sultanesque) de sa présidence et son refus réitéré d’officialiser Tamazight ont encore enfoncé un clou supplémentaire dans le cercueil de la vision kabyle traditionnelle d’une « Algérie démocratique dans laquelle la dimension amazigh prendrait toute sa place ».

Face à ce constat de mort clinique de la vision berbériste, la société kabyle ne semble pas encore en mesure de proposer un renouvellement de perspective, une nouvelle moisson de projets d’avenir. L’option autonomiste, exprimée à demi-mot dès la fin des années 1990 et ouvertement depuis les événements de 2001, ne semble pour l’instant guère faire vibrer les foules de la même manière que ses ancêtres anticolonialiste et berbériste. Même si l’idée d’une certaine régionalisation politique et, plus largement, d’une identité kabyle spécifique à l’intérieur de l’ensemble algérien semble faire aujourd’hui consensus en Kabylie, il s’agit d’un consensus mou, ne générant aucun mouvement, aucune promesse d’un avenir radieux. Quant à la vision islamiste, dans sa version salafiste, jusqu’alors très minoritaire en Kabylie, elle s’y implante de plus en plus ces dernières années, largement portée par les media et fonctionnaires d’Etat (imams, professeurs d’éducation religieuse). Mais elle reste encore trop faible pour parler de véritable adhésion kabyle au projet islamiste.

En clair, la Kabylie, après avoir généré deux grandes visions en moins d’un siècle, est aujourd’hui en panne de projet. Les restes du nationalisme et ceux du berbérisme, l’autonomisme et l’islamisme se disputent les cœurs et les esprits, mais la majorité de la population semble en hibernation. Impossible de dire si, quand et pour quelle cause elle se réveillera.