La valse à cinq temps

On connaît la valse à mille temps de Jacques Brel. Vous ne connaissez pas, en revanche, la valse à cinq temps. Et pourtant elle est bien de chez nous. Une œuvre sortie tout droit des hauteurs d’Alger, ou peut-être même d’ailleurs.

La première valse commence un certain avril 1999. Zeroual, alors président de la République, rejette la réconciliation nationale qu’on veut lui imposer. Le prix du baril chute bizarrement et brusquement de moitié, pour descendre à 9 dollars, un prix jamais atteint depuis qu’il a commencé à grimper en 1974. Zeroual est obligé de jeter l’éponge. La première valse est lancée, et le peuple donne la mesure. L’ère Bouteflika commence. On promet au peuple un avenir radieux, une réconciliation nationale qui va rétablir la paix pour l’éternité. La majorité du peuple y croit. Il laisse éclater sa joie. On danse, on défile dans les rues d’Alger, d’Oran, de Constantine et d’ailleurs pour fêter l’arrivée du messie tant attendu. Il propose au peuple une charte pour la réconciliation nationale. Le peuple, majoritairement illettré, est appelée à voter. On lui demande de se prononcer par référendum sur une loi qu’il est incapable de comprendre. Les victimes du terrorisme sont laissées pour compte. Ils se sentent trahis, les dindons de la farce. 2001, la Kabylie se soulève, suite à l’assassinat d’un jeune dans les locaux d’une gendarmerie. On tire à balle réelles sur les manifestants. Le sang éclabousse cette première valse : 126 morts et des centaines d’handicapés à vie.

La deuxième valse se joue en avril 2004. Le peuple bat encore la mesure. Le messie entame un second mandat. Entre-temps les prix du pétrole ont grimpé. De 9 dollars en 1999, ils atteignent presque 40 dollars. Miracle. Ils atteignent même la barre de 120 dollars en 2008. Les réserves de changes explosent. Le populisme bat son plein. On accorde des prêts à tout va. Le pouvoir veut acheter l’amour, que dis-je, l’idolâtrie du peuple. Le peuple laisse éclater sa joie. Il danse, défile dans les rues d’Alger, d’Oran, de Constantine et d’ailleurs pour fêter le messie qui a ramené « la paix » et l’argent.

La troisième valse se joue en 2009. Le peuple continue de battre la mesure. Les députés sont asservis avec des augmentations de salaires et autres avantages. La Constitution, qui limite le nombre de mandats à deux, est amendée par… l’APN, pour permettre au messie de « continuer son œuvre ». Le peuple assiste sans réagir au viol collectif de la Constitution de 1996. Le pouvoir et les Islamistes, qui ont tout obtenu, sauf le pouvoir, rentrent dans une ère de concubinage. Arrive ce qu’on appelle communément le « Printemps arabe ». Le pouvoir a peur de l’effet domino. Les salaires sont doublés pour acheter la paix sociale. Le peuple est dupé, une fois de plus. On danse, on défile dans les rues d’Alger, d’Oran, de Constantine et d’ailleurs pour fêter le messie par qui est venue l’abondance.

La quatrième valse s’annonce moins glorieuse. Elle est même moins dansante. Le messie, qui se croyait et que l’on croyait éternel, est victime d’un AVC. Mais un messie c’est un messie, veut-on nous faire croire, Il peut gouverner quel que soit son état de santé. Les gens du sérail le supplient, sans se soucier de la dignité de tout un peuple, « de continuer son œuvre ». L’argent coule encore à flot, pour l’instant, grâce aux 194 milliards de dollars de réserves de change (déclarées) atteintes en mars 2014. Alors qu’il ne s’est plus adressé au peuple depuis mai 2012, le messie s’offre un quatrième mandat.

La cinquième valse prête plus au comico-dramatique. Elle ne sera certainement pas dansante et le peuple ne battra plus la mesure. Le pays a touché le fond dans tous les domaines. Les prix du pétrole ont chuté durablement. C’est la crise. L’Algérie reste tributaire de la rente pétrolière, malgré les milliards de dollars engrangés depuis une dizaine d’années. Et pourtant ! Des voix s’élèvent pour demander au messie « d’achever son œuvre ». Un mandat comparé par certains courtisans au cinquième pilier de l’Islam (la boucle est bouclée), donc synonyme de « plus de paix, de stabilité et de progrès ». Encore la religion pour tromper le peuple ! En Algérie la réalité dépasse souvent et largement la fiction.

Le messie semble bel et bien pris en otage par une oligarchie insatiable, féroce, qui ne veut pas perdre les privilèges dont elle jouit depuis presque vingt ans. Cette valse, sauf si le messie venait à mourir, va certainement se jouer. Mais elle sera certainement suivie d’une sixième qui risque d’être saignante. Lorsque le peuple se réveillera enfin de son long coma, il découvrira les dégâts fait à son pays en vingt ans de règne du messie.

Mustapha Berkani

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