Chronique

Le congrès Mondial Amazigh à Tripoli

(dés)espoirs et (dés)illusions

Vous jetez des miettes dans l’eau, les volatiles s’agitent, les curieux s’attroupent, et, bientôt, plus rien… On peut craindre que ce ne soit le sort des annonces du CMA à Tripoli.

La 35e session du Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies (CESCR) doit se tenir du 7 au 25 Novembre 2005 à Genève. Au menu de cette session l’audition de la « République arabe de Lybie ».

Parmi les sujets qui doivent être abordés l’article 2 relatif à la non-discrimination des « minorités nationales » et l’article 15 relatif aux « droits culturels » des « minorités ethniques », c’est à dire des « Imazighen », des « Touaregs » et des « Tebous ».

C’est évidement dans ce contexte qu’il convient d’analyser la très controversée visite du président du CMA, M. Belkacem Lounes, à Tripoli.

La Libye jusqu’à récemment était considérée comme un état-voyou, pratiquant le terrorisme d’état et développant secrètement des programmes pour s’équiper d’armes de destruction massive. La chute de Saddam Hussein en Irak a poussé Kadhafi à un revirement à 180°. Exit les prétentions à un leadership au sein de la Ligue Arabe. Exit les vélleités de s’équiper de l’arme nucléaire. L’état Libyen a même « indemnisé » les familles victimes des différents attentats terroristes attribués à ses services secrets.

Depuis Tripoli est devenu une destination très courue par les chefs d’Etats occidentaux, et le « leader de la révolution » a soudainement acquis le statut de personne très fréquentable. Il reste bien quelques pierres d’achoppement comme ces infirmières bulgares accusées d’avoir transmit le virus du Sida à des enfants Libyens. Persiste aussi la question des droits de l’Homme et du sort des minorités, mais ces « détails » n’ont rien d’insurmontables.

C’est à quelques jours de l’audition de la Libye par le CESCR qu’a très opportunément lieu la visite d’une délégation du Congrès Mondial Amazigh. Il semblerait même que Kadhafi se serait livré à une véritable opération de séduction.

La teneur des entretiens ente Belkacem Lounes et Mouamar Kadhafi reste floue mais une dépêche de l’agence officielle de l’état lybien JANA nous éclaire. Cette dépêche, intitulée sobrement « Chairman of the World Organization for Amazigh Praising », a, dans le style coutumier des agences officielles des républiques bananières, fait état de compliments dithyrambiques qu’aurait fait Belkacem Lounes au « guide de la révolution ». Nous y retrouvons toute la propagande standard du nationalisme arabe, avec ses thèmes habituels : le complot de l’étranger, l’ennemi intérieur. Ainsi la dépêche insiste fortement sur les positions « anticolonialistes » et « anti-impérialistes » du « leader ». Toujours selon l’agence JANA, Belkacem Lounes aurait « condamné toutes tentatives d’instrumentalisation de la question Amazigh par l’étranger », ainsi que « toute tentative de désintégration » de l’Afrique du Nord.

Pour sa part, le CMA dans un communiqué, daté du 7/11/2005, déclare que « M. Kadhafi se dit favorable aux droits des Amazighs », que « la langue amazighe, langue de la Libye, sera reconnue et enseignée » et enfin qu’ « Un décret a déjà été publié dans ce sens pour le parler Tamacheq, et un autre devrait suivre concernant l’amazigh des régions de Nefoussa et de Zwara ».

Cette rencontre Kadhafi-Belkacem laisse pourtant les militants Amazighs plutôt dubitatifs dans l’ensemble. Certains font référence aux pogroms lors des « premières années du pouvoir de Kadhafi » : des témoins déclarent « avoir vu [de leurs propres] yeux des camions chargés d’Imazighen de l’Adrar n Infusen transférés dans des endroits inconnus pour être très vraisemblablement exécuté ». D’autres ont encore en mémoire la promesse faite par Kadhafi, la bouche en cœur, aux Touaregs du Niger-Mali de créer un état targui en Libye : Les Touareg après un séjour dans des camps d’entrainement se sont retrouvés à combattre… en Palestine et au Liban. En bref, la danse du ventre de Kadhafi n’a pas convaincu grand monde.

En réponse à ce scepticisme ambiant, le Congrès Mondial Amazigh affirme que « Kadhafi a fait beaucoup de mal aux Imazighen de Libye, c’est un fait incontestable autant qu’inacceptable, mais à notre connaissance il ne les a pas gazés. On ne peut donc le comparer ni à Saddam qui a gazé les Kurdes et encore moins à Hitler » et que « c’est une insulte gratuite de dire du président du CMA qu’il est allé à Tripoli pour « cautionner la politique totalitaire de Kadhafi » et encore moins le féliciter ».

Qu’on nous permette d’attendre pour juger sur pièces et voir si cette pluie d’effets d’annonce n’est pas un nouvel avatar de la politique du pain aux canards : vous jetez des miettes dans l’eau, les volatiles s’agitent, les curieux s’attroupent, et, bientôt, l’onde se referme.

 

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