Les Kabyles et Stanislavski

A première vue, et c’est ce que pense la majorité des arabophones DZ, les Kabyles rejettent en bloc la langue arabe par « racisme », « anti-arabisme » et ils lui préfèrent de loin la langue française car ils sont aliénés. C’est l’opinion subjective prédominante (les arabophones sont majoritaires en plus), par ailleurs très encouragée par la clique babouches-qamis, une clique kabylophobe pour de vrai. Mais qu’en est-il réellement ?

Je vais vous rapporter une anecdote qui date du milieu des années 80, lorsqu’on était étudiants en URSS. Un jour, dans notre foyer d’étudiants, un camarade marocain, avec un accent marocain très prononcé, vient me demander, à moi qui suis Kabyle, un service : « Tu peux me passer XXXX ? » – « Pas de soucis, mais c’est quoi ce XXXX ? ». Je n’ai pas compris ce XXXX, un terme non pas en derja (dialecte populaire), mais en arabe classique.
Sa réponse donna lieu à un éclat de rire de ma part, non pas par mépris ou condescendance, mais pour une autre raison, comme on va le voir. C’est que ce gars désignait le Magnéto (à double cassettes pour enregistrer), notre XXXX incompréhensible, par un néologisme arabe : al-moussadjala, avec une prononciation marocaine bien appuyée. Chez nous, que ce soit en kabyle ou en argot algérois, on appelait ça un « magnéto ». Et là, le voisin marocain nous sort ce terme parachuté al-moussadjala (du verbe sedjel « enregistrer » en arabe) ! Alors pourquoi les Kabyles rient-ils en pareilles circonstances en entendant ce genre de néologismes de la bouche des Nordafs arabophones ?

La raison est simple. Le kabyle est une langue populaire, elle emprunte naturellement en évoluant avec son époque. Lintrit (la retraite), labrid famiy (livret de famille), roplan (avion), tonobil ou tomobile (voiture automobile), atraktur (tracteur), magnéto et j’en passe, sont des emprunts à la langue française (à l’Occident plus largement) pour des inventions apportées chez nous par les Français (l’Occident en général) durant une période de cohabitation (colonisation), donc d’échanges linguistiques aussi. Le terme qui désigne telle ou telle innovation pour le Kabyle doit être dans la langue de l’auteur-inventeur, question de conformité et d’authenticité. Le nordaf arabophone, dont la langue maternelle est la derja mais il est inféodé à la langue d’État (arabe classique), comme ce Marocain, va faire usage d’un néologisme (comme dans notre cas) imposé par les gardiens du temple de la langue arabe littéraire, alors que la derja, langue roturière, n’obéit pas à ces règles et n’a pas de gardiens du temple et censeurs qui veillent au grain, et qui passent leur temps à arabiser les inventions des autres, à baptiser en arabe des désignations d’une époque qu’ils n’arrivent pas à suivre.
Moi, le Kabyle, et ce Marocain, on est logés à la même enseigne : on n’invente rien, malheureusement ; mais si ma langue populaire accepte les termes empruntés et le progrès avec, la deuxième langue (celle du clergé !) de ce camarade marocain est plus prétentieuse et arabise systématiquement ce qui vient de l’Occident.

Alors, lorsqu’un arabophone prononce un quelconque néologisme pour désigner un outil ou une technique moderne, le Kabyle le trouve prétentieux, peu sincère et voire même ridicule. Les termes arabes classiques, on le sait, atterrissent en Nordafe par une seule filière, celle de la religion. Point barre ! C’est le scepticisme du Kabyle qui, comme Stanislavski, « ne croit pas » son voisin, mauvais acteur, en plus d’être un mauvais perdant car on a raté le train de la modernité, de la révolution industrielle quelques siècles en arrière. Il ne suffit pas d’inventer les mots en baptisant à tour de bras les termes étrangers correspondants, il faut être l’auteur de cette invention ou au moins produire des choses pareilles chez soi pour leur donner un nom de chez soi ! Un néologisme pour cacher la réalité, qui, elle, est très cruelle.
Le même problème se produit aujourd’hui pour le français qui « souffre » des anglicismes, mais ces anglicismes ne sont que le reflet de la réalité : les nouvelles technologies viennent du monde anglo-saxon, l’anglais est logiquement la langue dominante, le français subit.
C’est d’ailleurs un danger qui guette aussi la variante berbériste de notre langue qui, avec des néologismes sortis de je ne sais où (la mayonnaise ne prend pas d’ailleurs), l’éloigne de plus en plus de la langue kabyle authentique, et donc des locuteurs de cette langue. Une langue qui a l’habitude d’évoluer naturellement avec son temps et son milieu, et non pas au gré des directives ou des néologismes parachutés des « gardiens du temple ».

Vaut mieux un emprunt naturel (français, anglais) que tous ces faux-amis (arabe liturgique).

La langue a sa propre histoire et elle n’accepte pas des greffes incompatibles : elle a besoin de sang neuf pour vivre ; elle est prête à évoluer avec son milieu et ses locuteurs. Elle en est le reflet d’ailleurs : il faut évoluer soi-même dans le sens de la marche de l’histoire et du progrès, la langue suivra comme une ombre. Il ne suffit pas de mettre des termes scientifiques dans son milieu linguistique, il faut la science proprement dite ! Et les néologismes, comme al moussadjala de notre anecdote, ne font que voiler la réalité, une ventilation artificielle d’un corps malade et d’une mentalité en sursis. Soyons naturels et respirons à pleins poumons pour le bien de tous !

Non, camarades Nordafs arabophones, les Kabyles ne sont pas racistes, ils sont réalistes et authentistes.
How about you?

Yacine Marezki

One thought on “Les Kabyles et Stanislavski

  1. Pour le linguiste,il n y a pas de hiérarchie entre les langues.Toutes se valent dans l’absolu. Aucun homme ne doit rougir de parler sa langue même si la communauté qui la porte n’est constituée que de quelques individus.La réalité est que les langues,c’est comme les espèces,elles sont soumises aux dures lois de la lutte pour la survie.Les peuples créatifs et dynamiques imposent les leurs aux autres qui ne font que dans la consommation.C’est ainsi que l’hébreu,langue morte il n y a pas longtemps, a connu un essor fulgurant grâce au génie du peuple juif,décidé d’investir le champ scientifique plutôt que liturgique.La langue arabe ne risque pas l’effondrement mais ne connaîtra pas pas de développement scientifique non plus.Considérée à tort langue sacrée du Coran,elle s’impose au niveau mondial non en raison de son inventivité technologique mais par nécessité de décoder le discours belliqueux porté par l’Islam politique.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *