Mosquée ou lupanar ?

Nous produisons ici un article de Mohammed Boubakeur, frère de Dalil Boubakeur, recteur de la grande mosquée de Paris. Il parle de Abdelkader Ben Ghabrit, à l’origine de la construction de la mosquée de Paris. 

Afin de servir une vérité

Dernièrement, plusieurs chaînes de télévision ont diffusé une série d’émissions consacrées à la communauté musulmane de France. Ces émissions étaient d’autant plus intéressantes qu’une bonne part de leur temps portait sur la mosquée de Paris. Elles révélaient également l’existence de nombreux films qui, pour être peu connus, n’étaient pas moins chargés d’histoire.
Bien que depuis plus de cinquante ans, la mosquée de Paris soit étroitement liée au nom que je porte, j’ai remarqué sans surprise qu’à aucun moment de cette diffusion, le nom de « Boubakeur » n’a été prononcé. Bien plus : pour évoquer les activités actuelles de cet établissement, les auteurs de cette émission se sont abstenus de rencontrer son actuel responsable et ont préféré interroger des personnes très éloignées de sa direction.
Je ne doute pas que ce silence ait été observé avec raison. Aussi, il me semble utile d’apporter mon témoignage afin de répondre complètement aux questions abordées et de préciser quelques-uns des propos qui ont été tenus.
Dans cet ordre d’idée, aucun « huis clos » ne sera observé de ma part. Tout ce que je mentionne dans la présente publication sera étayé par des preuves immédiatement apportées pour servir une vérité qui ne peut laisser indifférente la communauté musulmane de France.
Or donc, au commencement de tout était un homme nommé Abdelkader Ben Ghabrit…

Qui était Abdelkader Ben Ghabrit ?

Comme la plupart des musulmans qui ont servi la France, il s’agit d’une personnalité aujourd’hui oubliée. Il se faisait aussi appeler Si Kaddour Ben Ghabrit. D’une stature exceptionnelle, cette figure incarne l’ambivalence des rapports coloniaux avec l’imbrication des cultures et des intérêts. On ne sait où se situait sa pensée et peu de renseignements subsistent sur ses activités politiques, aussi bien au Centre des Archives Contemporaines qu’à la Mosquée de Paris. Il est probable que les documents relatifs à son action soient conservés au ministère des Affaires étrangères. Je n’ai jamais eu accès à une lettre de lui sauf un courrier sans importance datant des années 1930 revêtu de sa signature. Elle semblait calligraphiée.
Il est parfois cité comme auteur dramatique marocain d’expression française. J’ai pu apercevoir dans le passé le fascicule d’une de ses œuvres intitulée « Les cœurs embrasés ». Il faisait partie des tous premiers documents concernant la Mosquée de Paris rapportés à Alger par mon père, Hamza Boubakeur, pendant l’été 1957, quelques semaines après sa nomination par Guy Mollet comme directeur de la Mosquée de Paris. Curieusement, ce livre est actuellement référencé par certaines librairies comme ayant été écrit par son neveu, Ahmed Ben Ghabrit et édité à Paris en 1960 (éditions Alexandre).

Mon propos est de préciser ses vues sur la religion musulmane

La base d’une étude approfondie sur Abdelkader Ben Ghabrit existe. Elle est constituée par le travail universitaire de Monsieur Michel Renard en date du 28 juin 2004 « Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950) » qui retrace le parcours de ce personnage hors du commun.
On remarque dans cette étude que Si Kaddour Ben Ghabrit était un Algérien et qu’il vécut longtemps (1863-1954). De formation à l’évidence sommaire, il entra dans la vie active comme employé à l’hôpital de Sidi Bel Abbès. D’aucuns disent « infirmier ». On devine quelle formation pouvait avoir reçue vers 1880, un « infirmier » colonial, de surcroit indigène.
Ses débuts d’interprète à Tanger furent modestes et son entrée dans la vie publique se fera assez tard. Il avait 50 ans en mars 1912 lors de l’établissement du protectorat français sur le Maroc. Monsieur Michel Renard affirme que son rôle a été capital dans l’acceptation du protectorat par le sultan Moulay Hafid et qu’il est intervenu jusqu’à la fin de sa vie dans des missions plus ou moins délicates. Il avait 53 ans lors de sa mission en Arabie avec le colonel Brémond en 1916 qui faisait, par certains aspects, le pendant de la mission de Lawrence dans cette région.
On remarque donc qu’une bonne part de sa vie s’est passée à Sidi Bel Abbès, casernement de la légion étrangère et à Tanger, ville dont l’ascétisme n’a jamais été cité en exemple.
Malgré les affirmations qui font remonter à des temps plus anciens le projet de l’édification d’une mosquée à Paris, il en est le vrai concepteur dans sa finalité actuelle, c’est-à-dire comme administration chargée d’encadrer l’Islam en France. Il est aussi le seul à avoir fait prospérer cette idée. C’est à ces deux titres qu’il prit sa direction en 1926. Il avait alors 63 ans. Il en aura 80 sous l’occupation, période pendant laquelle sa conduite aurait été élogieuse à l’égard des juifs français.
Toutefois, durant les très nombreuses années que j’ai vécues en cet endroit, jamais pareille abnégation ne fut évoquée devant moi, ni par le personnel le plus ancien de la Mosquée de Paris, ni même par mon père, pourtant très lié à la communauté juive. J’ai vu plusieurs fois le fameux escalier montré dans cette émission et qui fait communiquer les sous-sols de la mosquée avec les égouts de Paris. Ce passage conduisait, me disait-on, vers la Bièvre. Selon les laudateurs actuels de Ben Ghabrit, ce serait, par cet escalier que des juifs en fuite auraient mis leur vie en sécurité. Sans autre précision de leur devenir, une fois atteintes les rives pestilentielles de la Bièvre.
En effet, il convient de rappeler que la « halle aux cuirs » qui se situait sur l’emplacement de la faculté Censier, n’a été détruite qu’au tout début des années 1960 et qu’elle déversait ses eaux usées dans cette rivière. C’est d’ailleurs en raison de cette nuisance que la Bièvre a été recouverte.
En ce qui me concerne, jamais je n’ai entendu dire que ce passage d’apparence mystérieuse – mais connu de tous – ait servi un jour à l’évasion de qui que ce fût. Je n’ai jamais entendu dire non plus que Abdelkader Ben Ghabrit ait jamais sauvé quiconque au péril de sa vie. Au contraire, on m’en parlait comme d’une personne rusée et peu portée sur les sentiments. C’était un diplomate pour qui la fin justifiait les moyens.
En revanche, ces mêmes personnes m’ont relaté le décours de son existence. Il aurait succombé des suites d’un accident (une chute sur le pont du bateau qui le conduisait au Maroc) et dont il ne se remit jamais (atteinte de la colonne vertébrale). Sa fin de vie fut pitoyable : il avait gardé son esprit jusqu’à son dernier soupir et physiquement très diminué, il eût à souffrir autant de douleurs incessantes que des insolences de subordonnés qui n’avaient plus à le craindre. La fable du « lion devenu vieux » s’est révélée pour lui d’une cruelle réalité.
C’est ainsi qu’une personne attachée à son service m’a raconté que l’un de ces individus imitait devant son lit les braiments d’un âne quand ses douleurs lui arrachaient un cri.
Ce manque de compassion donne une idée des mauvais sentiments qui pouvaient l’entourer.
Parmi ses écrits, rien d’accessible n’existe en langue arabe. On ne trouve que quelques préfaces assez superficielles, rédigées en langue française et portant sur la religion musulmane. Il est cité également comme auteur dramatique dans des pièces sans intérêt.
En réalité, le seul ouvrage écrit par Abdelkader Ben Ghabrit est un recueil de récits licencieux ayant pour titre Abou Nouas ou l’art de se tirer d’affaire. Trop oublié des thuriféraires, de Ben Ghabrit, ce livre a été édité en 1930, à compte d’auteur.
Il est illustré de miniatures composées par Terzian. La finesse de ces miniatures de style persan révèle une connaissance très grande de l’art moyen-oriental. Chacune est protégée par un feuillet de papier cristal. Le réalisme architectural de certaines de ces images, notamment dans la représentation de voûtes sous des angles différents, donne à penser qu’il s’agit d’A… Terzian.
Cet artiste, homme posé et éminemment respectable fut l’un des architectes de la Mosquée de Paris. Je le voyais souvent à la maison car mon père, Hamza Boubakeur, lui avait confié les premières transformations de sa maison de Bois le Roi. Une amitié profonde les liait. A… Terzian mourut accidentellement avec son épouse dans un accident de voiture (le dérapage d’une DS 19 noire, immatriculée XXXX EM 78, près de Troyes) dans les tous premiers jours de l’été 1963 alors qu’il se rendait en vacances en Turquie. Il avait alors 65 ans.
Le titre de cet ouvrage en est la partie qui invite le plus à la réflexion. La philosophie de l’écrivain y semble toute entière contenue. Rares sont les hommes qui ont su se jouer des aléas de l’histoire aussi bien que lui. Mais Abdelkader Ben Ghabrit se méjugeait. Son parcours n’a pas été celui d’un homme qui savait seulement se tirer d’affaire. Son destin a répondu indéniablement à une analyse étonnante du présent et une prescience extraordinaire de l’avenir.
Pour le reste, ce livre qui se trouve parfois en vente – assez cher – sur Internet, ne renseigne que sur le style de son auteur. Son français, écrit dans un strict respect de la syntaxe, est d’une parfaite clarté mais il n’y a ni génie ni audace dans son expression. Il serait – dirait-on – d’un très bon niveau de certificat d’études primaires des temps de la IIIe république. Ce qui n’est pas rien. De grandes quantités de cet ouvrage étaient laissées pour compte dans un réduit de la bibliothèque de la Mosquée de Paris. L’exemplaire dont je me sers pour cette étude provient de ce stock.
Venant du responsable d’un établissement religieux, ces récits surprennent par leur contenu. L’ouvrage devait répondre à une nécessité, car son auteur n’avait rien d’un inconscient. En première approche, il apparaît comme un moyen habile pour s’assurer la bienveillance de personnalités européennes reçues avec faste à la Mosquée de Paris, en les faisant sourire tout en flattant leur vision de l’Orient. Mais cette explication est peu satisfaisante au regard du caractère scandaleux de ces écrits.
Il convient donc d’accorder à ce livre un examen plus sérieux. En premier lieu, on remarque qu’il fut très vite rédigé après la construction de la Mosquée de Paris. Moins de 4 ans après son inauguration, il était édité avec ses très fines miniatures. On peut retenir qu’il a été élaboré prioritairement lorsque la Mosquée de Paris a commencé à fonctionner. En conséquence, il ne s’agit nullement d’une facétie.
On sait qu’à la Mosquée de Paris, existe une salle d’honneur pour les réceptions officielles, mais il faut avoir vécu dans l’habitation directoriale pour remarquer, en son rez-de-chaussée, un lieu discret, d’environ 50 m² et tapissé encore de soie, en 1957. C’était le salon de cette même demeure. Il comportait, un peu à part, une petite surface d’à peu près 6 m², surélevée comme une scène. A cet endroit, m’a-t-on dit, se tenait un orchestre destiné à agrémenter des soirées plus intimes.
A quelques dizaines mètres, dans un sous-sol, j’avais remarqué également, abandonnés sur de hautes étagères, plusieurs objets ressemblant à des aiguières très anciennes, de taille importante, en cuivre terni et d’origine marocaine en toute certitude. Leur usage était absolument inconnu pour moi et il le reste encore. De grands plateaux, entreposés en cet endroit, étaient dans le même état.
On peut sans doute vérifier encore la distribution de ce rez-de-chaussée (environ 150 m²) conçue pour des réceptions où rien n’était laissé au hasard. Une vaste cuisine avec une porte pour entrer et une autre pour sortir qui débouchait directement sur une grande salle de desserte des plats (elle nous servait de salle à manger). Elle comportait, elle aussi, une porte d’entrée et une porte de sortie, pour respecter les flux logiques des serveurs et des plats.
Je sais que certaines personnes habituées aux plaisirs de ces soirées venaient à la mosquée pour réjouir ces lieux de leur présence, dont au moins une dame européenne, assez âgée en 1958, qui nous rendait visite en souvenir de ces moments. On l’appelait Mademoiselle XXX. Elle habitait Passy dans un appartement très grand, depuis toujours loué par ses parents et qu’elle ne quitta que sous la contrainte. Elle mourut vers 1970, probablement à Antibes, où elle s’était fait construire une maison vers la fin sa vie. J’en tairai le nom.
Mon père, inquisiteur dans l’âme et chez qui rien n’était jamais gratuit, la recevait en sa maison. Par ses bavardages, elle le renseignait sur ces distractions. Elle ne ménageait pas la mémoire de son ami défunt. De ce que je pouvais entendre, ce dernier apparaissait comme le précurseur d’une sorte de France-Afrique, dans ses intentions et surtout par les moyens auxquels il avait recours. On notera le désaccord de Si Kaddour Ben Ghabrit avec le gouvernement Français pour ce qui est de l’accès du Maroc à son indépendance. A l’évidence, il estimait qu’il y avait la place pour des solutions plus habiles que celles élaborées avec le Pacha de Marrakech.

L’hôtel

Ces réjouissances sont clairement attestées par un ami du fondateur de la Mosquée de Paris, le Docteur Dubois-Roquebert dont les mémoires sont publiées sur Internet.
Cet auteur fait une description très précise d’Abdelkader Ben Ghabrit. Il raconte combien il était affecté par l’évolution de la politique française au Maroc quelques mois avant sa mort et atteste de sa fin « pitoyable » (sic). Dans cet ordre d’idée, on remarquera que le Docteur Dubois-Roquebert fut tué à l’âge de 80 ans lors de la garden-party de Skirat, donnée en soirée, à l’occasion de l’anniversaire d’Hassan II, le 10 juillet 1971, ce qui montre la qualité des soirées maghrébines auxquelles il accordait sa présence.
Ces récits licencieux sont d’autant plus inconvenants que Si Kaddour Ben Ghabrit les distribuaient dans un lieu de culte, à l’évidence pour « annoncer la couleur » à ses invités, lors de soirées organisées par ses soins. Certaines de ces histoires sont explicitement obscènes afin de dissiper, si besoin était, leurs derniers doutes (cf. récit « Les fesses de Zobeida »). On note encore d’autres récits ouvertement pornographiques (cf. « Où Abou Nouas exagère ») et quelques textes surprenants écrits à la gloire du vin, boisson interdite par l’Islam, particulièrement au Maghreb.
L’image reproduite dans le présent article est extraite de ce livre. Il s’agit de la première miniature, immédiatement après la préface et avant tout récit, tel un avertissement adressé au lecteur.
Le personnage principal (le commandeur des croyants) est en son centre géométrique. Il tient ostensiblement un chapelet dans sa main droite. La présence de cet objet de piété est tout à fait insolite car il n’a aucun rapport avec le récit auquel devrait se rapporter cette gravure. Décalé vers la gauche, le chapelet est l’élément essentiel de cette composition autour de laquelle sont disposés certains personnages.
On voit également en arrière-plan, sous des voûtes, des femmes qui s’amusent de ce spectacle. Certaines d’entre-elles se cachent le visage dans un geste très féminin, ce qui indique que le dessinateur est au fait de la coquetterie liée au port du voile.
On remarque que le dessinateur dans un souci d’exactitude architecturale a pris le soin de représenter ces voûtes avec des barres de maintien, telles qu’on peut en voir sous certaines arcades de la mosquée de Cordoue, de celles de Kairouan ou de celles de la cour principale la Zaouïa de Sidi el-Ghariani. Ce souci confirme le professionnalisme saisissant de l’auteur pour ce qui est des contraintes architecturales dans les édifices de style oriental.
En bas et à gauche de cette représentation on observe une tulipe stylisée. Elle est dessinée de façon très précise, avec ses pétales par 3 et ses feuilles allongées dans le sens de leurs nervures, propres à cette famille botanique (liliacées). Elle non plus, n’a aucun rapport avec le récit. Force est de rappeler que dans l’art de la miniature orientale, cette plante renvoie de façon constante à des préoccupations spirituelles : on affirme que sa silhouette oblongue évoque la lettre « Alif » qui est la première du nom d’Allah (document : écriture sainte avec une tulipe stylisée).
Le héros du livre, Abou Nouas est armé d’un arc. Il est rejeté en bas et à gauche et quelques figurants hilares sont représentés à droite. On remarque la représentation des voûtes, d’une rigueur si parfaite, que par leurs lignes de perspectives concourantes, on peut déduire où se situe le dessinateur par rapport à la scène. L’artiste se trouve en face de la voûte du milieu et dans son axe. Il est en avant du tableau, à l’extérieur et en contrebas.
La main qui montre le chapelet est repliée sur les deux derniers doigts : le pouce tient négligemment l’objet, l’index et le majeur sont ouverts telle une main de justice. Ces trois doigts se positionnent nettement dans un rappel à la trinité, telle qu’elle se signe dans la religion catholique, avec un chapelet islamique dérisoirement exposé dans un contexte honteux.

 Cette gravure est une atteinte délibérée faite à l’Islam

 Le chapelet est représenté en blanc sur un fond bleu sombre dans un contraste fort. Il est placé, telle une cible, au postérieur d’un eunuque de race noire, prosterné comme dans une prière. Il tourne la tête pour regarder le chapelet et non l’arc qui doit blesser son fondement. La direction de son corps n’est pas non plus dans la visée de l’arc qui, selon le récit, l’atteindra dans cet axe.
Car dans cet ordonnancement géométrique, l’arc vise un point déterminé : le coin inférieur gauche de cette image  Cette perspective décalée est incompréhensible de la part de son auteur probable, Terzian, artiste émérite et architecte de la Mosquée de Paris, depuis sa construction jusqu’à sa mort. De plus, les autres miniatures du livre observent des règles de perspective sans défaut.
Dans sa perversité forte et artistique, ce tableau très fin est le résultat d’un travail minutieux, long et réfléchi. Terzian signe son œuvre en bas et à droite. Sa distribution a été soigneusement étudiée et aucun de ses éléments n’y figure par hasard. Pour qui connaît le temps nécessaire à réaliser ces luxueuses miniatures, on peut déduire que ce livre a été mis en chantier immédiatement après que celui de la Mosquée de Paris eût été terminé. Sa composition répond aux principes religieux du fondateur de la Mosquée de Paris.
Abdelkader Ben Ghabrit aurait sauvé des juifs pendant l’occupation. Mais son successeur, Hamza Boubakeur, n’en a jamais fait état, pour n’en avoir jamais entendu parler. Les écrits du Dr Dubois-Roquebert qui a parfaitement connu Abdelkader Ben Ghabrit, n’en font pas mention non plus. Au contraire, ils indiquent qu’il sut se faire un ami de l’occupant, en se présentant à certains officiers allemands comme un intermédiaire obligé pour obtenir de hautes décorations marocaines.
C’est ce que confirment les films diffusés lors de cette émission dans lesquels on voit Abdelkader Ben Ghabrit récupérer avec cérémonie l’Hôpital Franco-Musulman des mains du représentant du gouvernement nazi à Paris.
Dubois-Rocquebert évoque dans ses mémoires, une visite que Ben Ghabrit fit au Maréchal Pétain. Celle-ci fut empreinte de cordialité et le Maréchal Pétain y ajouta un « au revoir, jeune homme » à son visiteur déjà âgé de 80 ans » en témoignage de la complicité qui s’était établie entre eux. Sans doute pour le rôle que Ben Ghabrit pouvait encore avoir dans le maintien du Maroc dans la France de 1940.
C’est ce que nous confirmait la vieille dame qui venait chez mon père, revoir le lieu de ses soirées révolues. Déçue dans certains espoirs, elle ajoutait que pendant l’occupation, rien ne manquait à la Mosquée dans son quotidien. Elle nous avait montré une coupure de journal de l’époque très critique à cet égard.
Enfin, aucun élément matériel, aucun écrit ni aucun témoignage ne vient à l’appui de ces allégations. Il serait donc curieux de compter Abdelkader Ben Ghabrit au nombre des « Justes » au sens juif du terme. Mais si cela peut faire plaisir à quelques-uns, qu’on en fasse ce qu’on veut…
Toute la philosophie de cet homme est, sans aucun doute possible, incluse dans le titre de ce livre obscène : « L’art de se tirer d’affaire ». Il faut donc se rendre à l’évidence : Ben Ghabrit était dans un métier imprégné des casernes coloniales dont la photographie ci-contre indique la nature des préoccupations intellectuelles et l’ignominie morale.

Cette photo extraite d’un livre d’Yves Courrière, procède d’une même obscénité d’esprit. On remarque l’hilarité des criminels coloniaux présents sur cette photo. Elle n’est pas différente de celle des personnages figurés sur la miniature. Toute cette canaille se croit à son avantage, comme toute une racaille coloniale quand elle soulageait ses tares dans les bas-fonds de Sidi Bel Abbes ou de Tanger. Tel était l’œuvre civilisatrice du colonialisme à l’égard de l’Islam. Nul ne doit oublier que cette entreprise, engagée depuis 1000 ans, prospère encore dans des prisons d’Irak et d’ailleurs. Et c’est parce que ce dessein était aussi le sien, qu’Abdelkader Ben Ghabrit, dans ses soirées, amusait ses convives européens aux dépens de la religion musulmane. C’était une part significative de ses activités diplomatiques. Aussi longtemps que ses forces le lui auront permis.

Comme le rapporte l’émission précitée, Messali Hadj avait raison de qualifier la Mosquée de Paris de « mosquée réclame » de « cabaret oriental » et « d’insulte à la pensée de l’Islam ».
Dès lors, Abdelkader Ben Ghabrit doit être regardé avec sévérité par la communauté musulmane de France. Il s’agissait d’un personnage qui ne reculait devant rien pour parvenir à ses fins. Son action au profit de la colonisation est signée par les honneurs que lui furent rendus lors de ses funérailles en 1954, tel que l’a montré l’émission de télévision précitée. On cherchera en vain un défilé militaire aussi imposant organisé par la France pour honorer un de ses sujets musulmans.
Pour se convaincre de l’effet que cet ouvrage très spécial pouvait avoir, on indiquera qu’il se négocie assez cher sur Internet (environ 150 euros), que certains exemplaires sont soigneusement dédicacés et d’autres richement reliés. Tout montre que ce livre, qui n’était offert qu’à des Européens, est un signe d’irrespect très fort adressé à l’Islam. L’auteur n’a pratiquement rien écrit d’autre. Les pages de ce livre seront utilement consultées par le lecteur pour qu’il juge lui-même de leur contenu.
La disparition de la vie déréglée qui fut en ces lieux explique, tout à la fois, l’abandon de ces livres impudiques qui étaient empilés en grand nombre à la bibliothèque de la mosquée et la mise au rebut du matériel en cuivre utilisé pour ces soirées. La date à laquelle ces ouvrages ont été laissés pour compte, semble correspondre à celle du matériel en cuivre que j’ai pu voir dans le sous-sol attenant au salon privé de la résidence que nous habitions. En effet, en 1957, ces objets étaient si oxydés (le cuivre était de couleur noire) qu’il était évident qu’ils n’avaient pas servi depuis très longtemps.
Pour ce qui concerne ces livres, il est clair que leur destination n’était pas le commerce. En effet, la qualité de leurs miniatures et leur nature licencieuse les firent enlever comme des petits pains lors de leur mise en vente au stand touristique de la Mosquée de Paris. Ce qui montre qu’il ne s’agissait pas d’invendus. Si Kaddour Ben Ghabrit n’avait nul besoin de les éditer à compte d’auteur. Sauf pour garder la maîtrise et la confidentialité de leur diffusion.
Ces soirées ont réellement existé comme le montre encore la configuration des lieux. Il s’agissait d’une partie non négligeable des responsabilités dont la Mosquée de Paris était investie dès sa création (le copyright de ce livre date de 1930). Mon père disait souvent que certains ministères lui reprochaient de ne plus leur permettre de se servir de la mosquée de Paris comme d’un… « hôtel ». Il est vrai que son caractère ne facilitait rien en ce domaine.
Passent les vies et passe cet… « hôtel ». Ni temps passé ni les amours reviennent – pensait la vieille dame qui ne se doutait pas que sous la mosquée de Paris, coule la Bièvre…
On le contestera mais cette analyse est vraie pour être la seule cohérente. Elle procède d’une même volonté d’abaisser l’être colonisé dans sa personnalité avant de le détruire physiquement tel qu’il l’a été effectivement en d’autres régions du monde. Car, en cette époque, les activités de la Mosquée de Paris entraient logiquement dans le cadre de l’asservissement dont étaient victimes les pays d’Islam.
Dès lors, quelle licité peuvent avoir les prières faites en ce lieu ? Plaise aux docteurs de la foi de se prononcer sur cette question.
Faut-il offenser l’Islam pour s’exprimer en son nom ?
Pour se tourner vers Dieu, doit-on rendre grâce aux inventeurs de ce mal ?
Il faut aussi le regarder ….
Trop occupé à creuser le sillon qui lui a été assigné, il ne voit pas que, par la flagornerie religieuse à laquelle il se livre, il insulte son sang. Renié de tous, il est là, raillant le malheur, comme il l’a toujours fait, pour ajouter sa voix à celles de quelques malfaiteurs de l’humanité tout en guettant l’instant où ces derniers le regarderont comme leur pair. Ainsi va le colonialisme de l’esprit…
Sans, que, dans leurs maladresse de mule, tous ces dévoyés comprennent qu’ils se heurtent à des densités d’histoire et de civilisation si grandes qu’ils exposent le monde entier à des déflagrations humaines défiant toutes les imaginations.
Mohammed Boubakeur

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