Paul Ricoeur : Respect de l’autre et identité culturelle

Fragile identité

Le philosophe Paul Ricoeur analyse le problème de l’identité en posant la question de la mémoire, mémoire personnelle et mémoire collective, dans un va-et-vient entre le niveau de la personne et celui de la communauté. Ce qui rend l’identité fragile, c’est le rapport au temps et la confrontation avec autrui ressentie comme une menace. Une violence fondatrice partout lisible conduit à des comportements où s’opposent les droits de la personne et la sécurité institutionnelle. Dénué de sanctions, le droit reste sous la garde de la seule protestation morale.

Texte prononcé au Congrès de la Fédération Internationale de l’Action des chrétiens pour l’Abolition de la Torture, à Prague en octobre 2000.

Je suis heureux que notre colloque de la Fédération Internationale de l’ACAT ait choisi pour thème la question de l’identité couplée à celle de la reconnaissance d’autrui. Cette question en effet nous place en face d’une grande perplexité. Celle-ci s’exprime dans la forme interrogative : qui sommes-nous ? Plus gravement, nous sommes d’emblée confrontés au caractère présumé, allégué, prétendu des revendications d’identité. Cette présomption se loge dans les réponses qui visent à masquer l’anxiété de la question. A la question qui ? – Qui suis-je ? – Nous opposons des réponses en quoi ? De la forme : voilà ce que nous sommes, nous autres. Tels nous sommes, ainsi et pas autrement. La fragilité de l’identité qui va nous occuper dans un moment se montre dans la fragilité de ces réponses en « quoi ? » prétendant donner la recette de l’identité proclamée et réclamée.

La question de la mémoire

Je voudrais consacrer le premier groupe de mes remarques au dédoublement de la question au plan personnel et collectif. La question qui ? peut être posée à la première personne du singulier : moi, je, ou à la première personne du pluriel nous, nous autres. La légitimité de ce dédoublement a été mise à l’épreuve à l’occasion du problème de la mémoire qui va jouer un grand rôle dans notre discussion à travers le récit et l’histoire.

Déjà au plan de la mémoire, la question du sens de l’identité n’est pas facile, en ce sens que, à première vue du moins, la mémoire pourra être une identité non seulement personnelle mais intime : se souvenir, c’est d’emblée se souvenir de soi. C’est déjà la leçon de saint Augustin dans les Confessions et de nouveau, à l’époque moderne, chez le philosophe de langue anglaise, John Locke.

Dans L’essai philosophique concernant l’entendement humain, celui-ci propose d’identifier les uns aux autres tous les termes de la série : identité, conscience, mémoire, soi (self). Par identité, il entend le primat du même sur ce qu’il appelle diversité et que nous appelons altérité ; cela, en vertu du principe selon lequel une chose est la même que soi et non une autre. Cette identité à soi, que l’on peut suivre de l’atome au chêne qui reste le même de la graine à l’arbre, culmine avec le soi qui se reconnaît le même dans le moment de la réflexion à travers différents lieux et temps. Et c’est la mémoire qui atteste la continuité de l’existence et la permanence du soi-même. Prise radicalement, cette série d’équations ne laisse pas place pour quelque chose comme une mémoire collective et corrélativement pour l’idée de l’identité appliquée à des groupes, des collectivités, des communautés, des nations. Tout au plus s’agirait-il d’une analogie possiblement trompeuse. Or l’expérience commune est contraire à ce puritanisme sémantique. La mémoire n’est pas seulement remémoration personnelle, privée, mais aussi commémoration, c’est à dire mémoire partagée. Nous le voyons dans nos récits, nos légendes, nos histoires, dont les héros sont des peuples, au moins autant que des individus ; nous le voyons à nos fêtes avec leurs célébrations, leurs rituels. Non seulement l’idée de mémoire collective paraît appropriée à une expérience directe et immédiate de la mémoire partagée, mais on peut aussi légitimement se demander si la mémoire personnelle, privée, n’est pas pour une grande part un produit social : pensez au rôle de langage dans la mémoire à sa phase déclarative : un souvenir se dit dans la langue maternelle, la langue de tous, nos souvenirs les plus anciens, ceux de notre enfance, nous représentent mêlés à la vie des autres, dans la famille, à l’école, dans la cité ; c’est bien souvent ensemble que nous évoquons un passé partagé ; enfin, l’examen de situations particulières comme celle de la cure psychanalytique nous révèle que la remémoration la plus privée n’est pas facile et demande à être aidée, voire permise, autorisée par un autre. Bref, notre mémoire est dès toujours mêlée à celle des autres.

Pour clore rapidement cette discussion préalable, j’aimerais dire que l’attribution de la mémoire à quelqu’un est une opération très complexe qui peut être en droit effectuée au bénéfice de toutes les personnes grammaticales : je me souviens, il/elle se souvient, nous, ils/elles se souviennent. Cette attribution multiple de la mémoire sera désormais notre guide dans la suite de nos analyses et autorisera un va-et-vient incessant entre le niveau de la personne et celui de la communauté. Cet enchevêtrement, on va le voir, est même tel que dans certains cas l’identité collective posera de façon plus vive et plus inquiétante le problème de sa justification, voire de sa purification, de sa pacification, de sa guérison, tant il est vrai que nos mémoires collectives, plus encore que nos mémoires propres sont des mémoires blessées, malades. Cette question de l’attribution de droit égal de la mémoire, et à travers la mémoire de l’identité à des personnes et des communautés, étant provisoirement réglée, nous pouvons nous confronter à la difficulté majeure, celle de la fragilité de l’identité. C’est au cours de cette seconde phase de notre investigation que va s’imposer la confrontation avec l’altérité d’autrui, tant au plan individuel qu’au plan collectif.

à suivre

Paul Ricoeur

1 Commentaire

  1. Texte qui devrait intéresser plus d’un, quelles que soient ses origines.

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