Pierre Bayle historien et philosophe

Pierre Bayle est né à Carla-le-Comte (maintenant Carla-Bayle), près de Pamiers en Ariège, second fils d’un modeste pasteur protestant. Instruit par son père, il apprend le grec et le latin. A cause de la pauvreté de sa famille il doit attendre la fin des études de son frère pour suivre un cursus au petit collège protestant de Puylaurens.

En 1669, il entre à l’université des jésuites de Toulouse, et se convertit au catholicisme. Après dix-sept mois, il abjure et revient au protestantisme, il se réfugie à Genève dans les années 1670, où il apprend les enseignements de René Descartes et entreprend des études de théologie. Il adopte, pour vivre, le métier de précepteur.

Il revient en France et pendant quelques années écrit sous le nom de Bêle et travaille comme précepteur dans diverses familles de Rouen et de Paris. En 1675 sur les instances de son ami Henri Basnage de Beauval, il présente sa candidature à l’Académie de Sedan, où, à l’issue d’un concours et en partie grâce au soutien de son futur ennemi Pierre Jurieu, il est nommé à la chaire de philosophie.

En 1681, l’Académie de Sedan est fermée, mais presque immédiatement après Pierre Bayle est nommé professeur de philosophie et d’histoire à l’École Illustre de Rotterdam. Il édite en 1682 ses célèbres Pensées sur la comète et sa critique du travail de Louis Maimbourg sur l’histoire du protestantisme. Sa grande réputation suscite l’envie de son collègue Pierre Jurieu qui écrit un livre sur le même sujet.
En 1684, Pierre Bayle commence seul la publication de son journal de critique littéraire Nouvelles de la république des lettres, qui obtient dans toute l’Europe un rapide succès. En 1690 paraît un Avis important aux réfugiés prônant la liberté de religion et la tolérance, ce qui provoque la colère de Pierre Jurieu et celle de l’évêque de Rieux.

Lors de la révocation de l’édit de Nantes, il combat dans ses écrits l’intolérance de Louis XIV, mais en même temps il compromet par ses attaques toutes les communions chrétiennes. Ses ennemis, à la tête desquels on retrouve Jurieu, le font, après une longue querelle, priver de sa chaire en 1693 au motif d’irréligion et de complicité avec le roi de France.

Cela ne le gêne pas particulièrement pendant la préparation de son Dictionnaire historique et critique, œuvre majeure qui préfigure l’Encyclopédie. Ce Dictionnaire se veut comme la correction des erreurs des auteurs des dictionnaires précédents (en particulier Louis Moréri). Véritable labyrinthe, ce dictionnaire est composé d’articles emboîtés les uns dans les autres, de nombreuses notes et citations. D’une certaine façon Pierre Bayle dans ce dictionnaire pratique l’hypertexte. A travers une pensée en apparence errante, le principal enseignement de Pierre Bayle est que le monde ne se réduit jamais à une vision manichéenne et suppose le croisement permanent des points de vue et des opinions contradictoires.

Jurieu le dénonce au consistoire comme impie et, au Prince d’Orange, devenu roi d’Angleterre comme ennemi de l’État et partisan secret de la France. Mais grâce à la protection de Lord Shaftesbury, il échappe cette fois aux coups de ses persécuteurs. Les dernières années de Pierre Bayle sont consacrées à divers écrits, provenant dans beaucoup de cas des critiques faites sur son Dictionnaire, qu’il cherche le reste de sa vie à développer. Il meurt en exil à Rotterdam en 1706.

Pierre Bayle est surtout connu comme sceptique. Dans son Dictionnaire, il se plaît à exhumer les opinions les plus paradoxales et à les fortifier d’arguments nouveaux, sans toutefois les avouer pour son propre compte ; par l’incrédulité qui règne dans ses écrits, il a frayé la voie à Voltaire.
En 1906, une statue en son honneur a été érigée à Pamiers comme « réparation d’un long oubli ».

Fréquemment, juste après la mort d’un écrivain, sa réputation connaît une éclipse, quelques décennies où son œuvre est négligée, quitte à un retour d’intérêt après une ou deux générations. Mais tel ne fut pas le sort de Pierre Bayle, ce qui suscita bien des contresens à son sujet. Lorsqu’il mourut en décembre 1706, sa renommée d’érudit était devenue européenne : quand il cessa d’enseigner, en 1693, cela avait été son savoir bibliographique et historique qui lui avait valu une pension – au reste modique – de son éditeur hollandais, qui lui assura ainsi, comme le relate Pierre Bayle, « le plus grand et le plus charmant loisir qu’un homme de lettres puisse souhaiter » (Préface du Dictionnaire).

C’est l’érudition étourdissante de Pierre Bayle qui explique que son Dictionnaire historique et critique (1ère édition, fin 1696 ; 2e éd. cinq ans après, fin 1701) ait été un retentissant succès de librairie, en dépit de son prix élevé. Il s’agit d’un ouvrage bio-bibliographique, qui joint à de courtes notices impersonnelles de ton, telles qu’on en trouve dans tous les dictionnaires, un feu d’artifice de remarques, rédigées à la première personne, bien des fois assez techniques, mais fréquemment aussi faites de digressions, de réflexions marginales raisonneuses et dubitatives, à l’occasion salaces, souvent étincelantes de malice, ironiques et de dénonciations inlassables de ces crimes que l’intolérance religieuse célèbre comme des actes de piété.
En 1716, à Neuchâtel, en Suisse, on discuta sur le choix de l’ouvrage qui allait être donné comme prix au meilleur étudiant en théologie de l’année ; or le Dictionnaire de Pierre Bayle fut préféré à la récente traduction de la Bible faite par le pasteur Martin… Voilà la preuve que le Dictionnaire de Pierre Bayle était encore perçu, à cette date, en Suisse, comme il l’avait été à sa parution vingt ans auparavant, à savoir, comme une mine d’informations historiques et bibliographiques, assortie d’une dénonciation indirecte, mais lancinante, de la Révocation de l’Édit de Nantes…

Toutefois, peu après, à Paris, Pierre Bayle fut apprécié pour de tout autres raisons. A sa parution, la vente du Dictionnaire avait été interdite dans le royaume de France, son texte ayant été jugé indûment hostile à l’égard du catholicisme. Mais quand, sous la Régence, l’exemplaire de la Bibliothèque du roi (qui avait justifié l’interdiction des censeurs à l’entrée de l’ouvrage en France) fut devenu disponible, un témoin raconte que les lecteurs se pressaient à la porte dès avant l’ouverture de la salle parce que seuls les premiers arrivés pourraient disposer d’un des in-folios de l’ouvrage si longtemps fruit défendu. Ce qui signifie que les lecteurs parisiens cherchaient moins l’érudition des informations dont regorgeait le Dictionnaire que l’impertinence escomptée de ses remarques sentant le fagot. Or, en milieu culturel catholique – et donc, en France – toute attaque à l’encontre du catholicisme romain était comprise comme une attaque contre le christianisme. Jamais la culture française n’avait fait grand’place au protestantisme, si minoritaire dans le royaume.

Dans la première moitié du XVIIe siècle, la huguenote madame de Loges s’était un jour félicitée que dans les salons on ne prît plus les protestants pour « des monstres » mais simplement pour des gens « ridicules ». Or c’était toujours ainsi qu’on les voyait un siècle plus tard : il y semblait aussi bizarre d’être protestant que d’être Persan. En dépit de la communauté de langue, le Refuge huguenot est un isolat culturel dont le courant majeur de la pensée française méconnaît totalement la spécificité : les petits abbés mondains, vers 1720, se délectaient à la lecture de Pierre Bayle sans soupçonner qu’ils lisaient un controversiste huguenot, qui stigmatisait avec une ironie vengeresse la politique religieuse du Roi-Soleil et de bien d’autres, y compris de souverains ou de théologiens protestants.

 

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