Plaintes des colons français en Algérie

Plainte du 23 novembre 1849

La Commission des Colonies agricoles[1] a été mise à même de connaître, par des renseignements nombreux et contradictoires, la situation des colonies.

Cette situation n’est pas ce qu’elle eût pu et dû être, si des soins constamment éclairés et sympathiques eussent entouré en Algérie la réalisation de l’œuvre inaugurée par l’Assemblée Constituante. Des fautes ont été commises en grand nombre par l’administration algérienne qui, on le craint, n’a pas assez profondément compris la grandeur de la tâche qui lui était confiée…

Il est certain que les éléments non agricoles qui ont dû, par suite des nécessités politiques, être appelés à former le fond et la masse du peuplement des colonies, ont entouré de difficultés très grandes leur établissement et donné naissance à des déconvenues. Mais on est convaincu qu’une grande partie de ces difficultés eût été évitée ou vaincue, si le gouvernement n’eût pas abandonné le soin de fonder et de diriger les colonies à l’action sans contrôle de l’autorité militaire…

Maisons d’habitation

— D’après l’article 8 de l’arrêté ministériel du 22 septembre 1848… les colons cultivateurs, mariés ou célibataires, doivent recevoir gratuitement une habitation que l’État fera construire, dans le plus bref délai possible, et qui satisfera strictement aux besoins de l’exploitation agricole.

Cet engagement solennel n’a été rempli que tardivement et encore pour une partie seulement des colons, ceux qui ont plusieurs enfants.

Plusieurs mois se sont écoulés avant qu’on se soit occupé de construire les maisons, et des lenteurs de toute nature, qu’il eût fallu faire cesser par des expédients énergiques, en ont retardé l’achèvement.

A l’heure qu’il est, un an après l’arrivée des colons, un très grand nombre d’entre eux, des hommes mariés, et presque tous les célibataires, n’ont pas encore leurs maisons…

Les maisons qui, d’après l’arrêté, doivent suffire au besoin de l’exploitation agricole, ne paraissent pas réunir les conditions de commodité et d’étendue nécessaires. Les plaintes sont générales à cet égard. Ceux qui ont plusieurs enfants peuvent à peine se loger, et il leur est à peu près impossible d’abriter leur récolte et leurs bestiaux. En outre, ces maisons ne sont pas aussi salubres qu’il le faudrait, attendu qu’elles sont disposées de telle façon que les colons sont contraints de coucher au rez-de-chaussée ce qui est on ne peut plus pernicieux en Algérie, comme dans tous les pays chauds…

Lots de terre

— D’après le même article 8 du règlement précité, les colons doivent recevoir chacun un lot de terre, d’une contenance de 2 à 10 hectares, selon la composition des familles.

Cette distribution de lots a partout été faite avec une extrême lenteur. Plusieurs mois se sont passés dans quelques colonies avant que les jardins fussent allotis et délivrés…

Instruments aratoires-Semences-Bestiaux

— Chaque colon doit recevoir, en exécution de l’article précité, selon la nécessité de son exploitation, les semences, les instruments de culture et les bestiaux indispensables à la mise en valeur des terres.

Les semences ont été distribuées avec une parcimonie et une négligence telles que les colons n’ont pu ensemencer que très imparfaitement leurs jardins. Il en est même plusieurs qui n’en ont point reçu. La plupart d’entre eux se sont vus contraints d’en faire venir de France à grands frais. Cependant il y avait nécessité à leur fournir les moyens d’avoir promptement des légumes frais, attendu que ces légumes eussent introduit dans l’alimentation une amélioration qui eût influé puissamment et heureusement sur leur santé.

Même négligence, même parcimonie pour les instruments aratoires et les bestiaux. Les instruments qui ont été distribués étaient défectueux et tout à fait impropres à l’opération difficile des défrichements. Il est des colonies où les habitants se sont vus réduits à ne se servir que tous les trois jours d’une pioche, et tous les dix jours d’une charrue. Quant aux bestiaux, c’est à peine s’ils ont pu en obtenir qui fussent propres à labourer…

23 novembre 1849, A.D. Puy-de-Dôme, J 493.

[1] Commission créée par la loi du 19 sept. 1848 (art. 9) : « Une commission nommée par le Pouvoir exécutif vérifiera les titres des colons et désignera ceux qui seront admis à jouir du bénéfice du présent décret. »

 

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