Présentation de « La Réserve kabyle » d’Améziane Kezzar

C’est sous un titre porteur d’une résonance énigmatique due à la polysémie du mot réserve, qu’Améziane Kezzar a choisi de partager ses souvenirs d’enfant. Que raconte La Réserve kabyle se demande d’emblée le lecteur? L’isolement du village kabyle ? La retenue et la pruderie qui caractérisent la mentalité kabyle ? La ressource vitale à laquelle on recourt en cas de nécessité ? On s’apercevra, à la fin du récit, que ces trois définitions du mot réserve collent toutes au contenu du livre. Sur le ton drôle d’une plume d’adulte rompue à la pratique de l’autodérision mais avec un langage courant propre à la nature enfantine, l’auteur raconte, dans la première partie de son livre, son âge d’or vécu dans un village kabyle retiré du reste du monde, un village accroché à une autre colline oubliée où l’arrivée rare d’une voiture constitue un événement, une citadelle livrée à elle-même, presque autonome et autosuffisante si l’on exclut l’apport de son émigration. Le lecteur n’ayant pas connu la Kabylie du lendemain de la guerre d’indépendance sera étonné de découvrir une contrée vivant en autarcie, une région acculée, par l’absence de réels moyens de communication, à ne se préoccuper que d’elle-même. Les rapports entre les membres de cette population recluse sont régis par des coutumes et des traditions anachroniques pour un observateur extérieur, du moins pour certaines d’entre elles, mais celles et ceux qu’elles concernent les subissent dans l’indifférence, sans se plaindre de leurs abus, sans défendre leur légitimité. Entre les lois de l’état colonial et celles du nouvel État algérien, toutes deux d’inspirations étrangères, donc inadaptées au particularisme kabyle, on préfère s’accommoder des lois locales élaborées par le conseil du village qui détient tous les pouvoirs. « Ah la loi, la loi du village ! Celle qui régit tout. Celle que personne n’est censée ignorer » s’écrie Améziane, avec une pointe d’ironie faisant allusion à la ville de Berlin du temps de la guerre froide, au souvenir de l’assemblée villageoise qui, pour tenir ses délibérations, excluait de son siège, la place principale du village, les femmes et les enfants et empêchait toute communication entre les quartiers Est et Ouest.

La première partie: Notre village.

Maraghna est, sur le plan architectural, une maquette à l’échelle réelle de n’importe quel village de la Kabylie. Sa population est un panel représentatif du peuple kabyle. Comme à Maraghna, on trouve, dans presque tous les villages, la tribu d’en haut et celle d’en bas, les mêmes centres d’intérêt que sont les fontaines, la mosquée et la place publique. Comme à Maraghna, on retrouve, chez tous les villageois kabyles, la même fierté d’habiter le plus bel endroit du monde, le même orgueil faisant descendre telle ou telle famille d’une lignée d’ancêtres parangons de force et de courage. Les enfants des années soixante de toute la Kabylie se ressemblaient par leurs jeux, par leurs petites et innocentes méchancetés, par leurs peurs nourries aux contes de leurs grands-mères ou les menaces de vieux grognons hostiles à la vitalité juvénile qui nargue leur apathie. Partout en Kabylie les mêmes principaux événements rythment et jalonnent la vie : naissances, circoncisions des petits garçons, mariages, mort. A ces principales occasions de faire la fête ou le deuil, se greffe, en été, le retour des émigrés de l’intérieur et de l’extérieur qui sort les résidents permanents du village de leur routine et suscite, chez les jeunes, curiosité, envie et rêve secret de départ quand l’émigré revient au volant d’une belle voiture ou au bras d’une belle femme. Les enfants d’aujourd’hui, exposés aux peurs des dangers réels qui les menacent à travers le terrorisme, les kidnappings et les fléaux de l’alcool et de la drogue, doivent regretter que l’époque, paisible et heureuse malgré la pauvreté, de l’enfance d’Améziane soit révolue. Quel enfant d’aujourd’hui n’aimerait pas, comme lui gambader à sa guise à travers les champs, grimper aux arbres, se baigner dans des ruisseaux et des rivières aux eaux claires et saines ? L’autre avantage de cette époque était que le dénuement des parents stimulait l’ingéniosité et la créativité des enfants en les obligeant à créer leurs jeux et leurs jouets. Cette première partie s’achève en donnant son autre sens au mot réserve : « nous avançons le point levé et nous crions à tout coin de rue : “vive la liberté !” ». Ce sont en effet ces enfants kabyles des années soixante, potentiel de rébellion en réserve, qui ont fait le printemps 80 et donné le signal de départ à la revendication de l’identité culturelle commune aux peuples berbères d’Afrique du nord.

Dans « Notre village », Améziane a retrouvé l’enfant qu’il a été par le truchement de sa mémoire d’adulte imprégnée de savoir et de culture. On relèvera beaucoup de références aux mythologies grecque et romaine qu’il affectionne tant. La femme de l’émigré est une Pénélope qui tisse en attendant le retour de son mari. La fin du deuil est signifiée par Electre jetant son crêpe noir. Le sort réservé aux âmes des émigrés morts, qui, selon de le Cheikh, ne vont ni au paradis ni en enfer, rappellent les limbes chrétiennes et le premier cercle de l’Enfer de Dante. En parlant des bateleurs itinérants qui parcourent les villages kabyles, le narrateur loue leur talent de comédiens et les compare à des commis voyageurs puis à des dieux déguisés en mendiants. La référence à Hermès ne peut passer inaperçue. L’émigré revenant à sa terre natale se ressource tel Antée qui reprenait des forces quand il touchait la Terre, sa mère.

La deuxième partie : Quelques histoires.

Cette parte du livre nous gratifie d’un échantillon des croustillantes anecdotes que l’on se raconte lors des fêtes, des veillées funèbres ou à d’autres occasions telles les veillées estivales des jeunes. Des personnages proéminents, oscillant entre sagesse et folie, alimentent le fond de ces anecdotes avec des répliques aussi surprenantes que désopilantes. Ces histoires qui rapportent les duperies de quelques profiteurs et la naïveté superstitieuse de leurs victimes sont interprétées, à travers toute la Kabylie. Le Cheikh guérisseur, imposteur et escroc, prospérant grâce à l’ignorance de ses ouailles, est le personnage qui incarne la tromperie la plus vile et la plus révoltante parce qu’il exige du dupé, en paiement de ses incantations et de ses amulettes, plus que ne peut offrir son pouvoir d’achat. Parmi les autres personnages cités, celui désigné par la lettre « B » est le plus sympathique. A quelqu’un qui lui confiait son refus d’envoyer sa fille à l’université, « B » répond stoïquement : « je te comprends. Mais es-tu d’accord pour laisser ma fille y aller ? ». A un homme qui lui dit : « chez toi, c’est ta femme qui commande. Elle va où elle veut. », B répond : « moi aussi je vais où je veux ! ». Il affronte les attaques au moyen de répliques déroutantes. L’adversaire se retrouve assommé par sa stupidité. Le mot réserve trouve son synonyme de retenue dans « la vérité », une histoire où un oncle dit à son jeune neveu : « Ta vérité, tout le monde la connaît mais personne ne veut la dire. On préfère plutôt la laisser dire par les sots de ton espèce. ».

La troisième partie du livre est titrée « La veillée funèbre ».

Au cours d’une veillée où l’on tient compagnie à la famille d’un mort, des personnages engagent des conversations sur différents sujets. Le cheikh défend sa religion et sa mosquée, le militant son idéologie et son parti, l’ancien maquisard l’Algérie et l’Histoire indissociable de sa propre gloire, l’universitaire son athéisme et la théorie de l’évolution. Des personnages secondaires prennent la parole. Ils approuvent ou désapprouvent les analyses, appuient ou réfutent les arguments, taquinent et raillent les intervenants. Il y a « Le citadin » qui vante l’ardente foi des citadins et déplore la foi tempérée des ruraux. Il y a « Le vieux M », qu’on soupçonne, à cause de ses étonnements devant quelques déclarations des débateurs, d’être un paysan plein de bon sens mais au savoir limité jusqu’à ce qu’il sort son jeu de mots sur le livre à ranger ou à ronger. Il y a « Le jeune homme », « L’émigré » et « Le revenant de France » qui interviennent avec des questions supposées gêner leurs destinataires. Il y a enfin le mort, allégorie de l’impuissance de la majorité kabyle silencieuse condamnée à endurer les consternantes balivernes des religieux, des militants du parti unique et de la famille révolutionnaire.

Avec La réserve kabyle, Améziane Kezzar nous livre, sous le prétexte d’un retour à son enfance, un constat, sinon une étude sociologique, de la Kabylie à sa sortie de la guerre. La ferveur des croyants n’émanait pas encore du salafisme et du wahabisme mais d’un Islam apprivoisé au contact de croyances anciennes qu’étaient l’animisme et le paganisme. La tolérance permettait de tout contester, y compris l’existence de Dieu, sans risquer, comme aujourd’hui, la prison ou la mort. La pauvreté était supportable parce qu’elle était le sort commun de la majorité des Kabyles, tous, à l’exception des collaborateurs de la France, ruinés par la guerre. Les politiques n’étaient pas encore pernicieux et nuisibles. Les esprits étaient curieux et ouverts. Les cœurs étaient pleins d’amour fraternel. Les villages étaient propres et les décharges à ciel ouvert n’existaient pas encore. On referme le livre avec une impression de gâchis et trois questions : Où est passé le sens critique du Kabyle ? la Kabylie a-t-elle perdu, à jamais, son authenticité et son âme en sortant de son isolement ? Le peuple kabyle pouvait-il garder ses valeurs morales et culturelles ancestrales, son enclin à la solidarité et l’entraide, tout en s’engageant dans la voie du progrès socio-économique ? Bonne lecture.

Vous pouvez vous procurer le livre à « La note bleue », 99 rue de Ménilmontant. Paris. Il sera bientôt disponible  sur Amazon et la FNAC

Ameziane

 

 

 

2 thoughts on “Présentation de « La Réserve kabyle » d’Améziane Kezzar”

  1. Article très intéressant qui nous incite à lire le livre. J’aimerais bien me le procurer mais il n’est pas indiqué où on peut l’acheter, ni où il a été publié.

  2. Tout est malheureux à commencer par la misère en finissant par des lois que personne de sensé ne peut accepter. On se demande pourquoi la Kabylie regretterait de perdre son âme damnée des années d’antan!

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