Ils ont dit

Prix de la mémoire décerné à Lounès Matoub

Le Prix de la mémoire vise à « dénoncer et combattre toute falsification de l’histoire due à l’oubli volontaire ou pas, conscient ou non ». Il honore « tout acte de mémoire qui engage l’homme pour que sa mémoire soit à l’origine de toutes les libertés et de tous les devoirs ».
Après notamment le Dalaï Lama, Serge Klarsfeld, Anatoli Sobtchack, les mémoires kurde, arménienne, juive ou indienne d’Amérique du Sud, le prix salue l’engagement du poète Lounès Matoub et, à travers lui, la mémoire kabyle.

Déclaration lors de la remise du Prix de la mémoire décerné le 6 décembre 1994 par la Fondation France Libertés.

Personne, et surtout pas les plus humbles, n’est épargné par la violence qui secoue l’Algérie. Dans mon pays aujourd’hui, on est tué pour ce que l’on fait.

J’ai été arrêté, mitraillé par le pouvoir comme chanteur berbère. Et lorsque, récemment j’ai été enlevé par des éléments des GIA, ils ne m’ont pas reproché une quelconque collusion avec le pouvoir.

D’ailleurs, ils savaient que j’avais subi la prison, que j’avais été criblé de balles par les gendarmes à l’époque où l’intégrisme poussait à l’ombre de l’institution de l’Etat.

Non, ce qu’ils m’ont reproché, c’est d’être libre penseur; de rejeter la dictature arabo-islamique. Ce qu’ils m’ont reproché aussi, c’est de chanter l’antique esprit de résistance, celui de la reine Kahina qui s’est opposée à la première invasion arabe.

Kahina, Massinissa, Jugurtha sont autant de noms qui sont aujourd’hui bannis de l’histoire officielle comme de celle des intégristes. Car tous les dictateurs qui veulent s’approprier l’Algérie commencent par la façonner pour la dominer.

Et le premier acte, c’est d’effacer la mémoire du pays, c’est-à-dire, son histoire.
Les figures emblématiques de notre antiquité résonnent comme autant de dénonciations de cette imposture.

La langue tamazight, c’est-à-dire berbère, chassée des plaines, retranchée sur les crêtes, refoulée dans le désert, est la preuve vivante que le peuple algérien est d’abord berbère, même si, une grande partie a perdu l’usage de la langue ancestrale.

Cette négation de l’identité, cette mémoire traquée, c’est une constante de notre histoire. On nous a dit Romains, Byzantins, Arabes, Turques, Gaulois et aujourd’hui encore dans cette Afrique du Nord libérée de toute tutelle coloniale, nous ne sommes toujours pas Imazighen. Pourquoi ?

Comme disait Jean Amrouche :

“On peut affamer les corps, on peut battre les volontés, mâter la fierté la plus dur sur l’enclume du mépris. On ne peut assécher les sources profondes où l’âme orpheline par mille radicelles invisibles suce le lait de la liberté”.

C’est ce lait de la liberté qui est sucé à travers les racines, qui rend indomptables les régions berbérophones.

Aujourd’hui, c’est le Mouvement Culturel Berbère qui est le noyau identitaire et le fer de lance de la résistance. La culture berbère, à mes yeux, c’est l’attachement indéfectible à l’esprit de liberté.

D’avoir subi des siècles d’oppression nous rapproche des peuples qui ont connu la même destinée.

Le Berbère que je suis est frère, du Juif qui a vécu la Shoah, de l’Arménien qui a vécu le terrible génocide de 1915, de Taslima Nasreen et de toutes les femmes qui se battent de par le monde; frère du Tibétain acculé par-delà les glaciers, frère du Kurde qui lutte sur les tirs croisés de multiples dictatures et frère de l’Africain déraciné… Nous avons en commun la mémoire de nos sacrifices. Je vous demande aujourd’hui de tisser les liens de la solidarité.

Lounès MATOUB