Qu’est ce qui fait la fragilité de l’identité ?

Fragile identité

Il faut nommer comme première cause de la fragilité de l’identité son rapport difficile au temps ; difficulté primaire qui justifie le recours à la mémoire en tant que composante temporelle de l’identité, en conjonction avec l’évaluation du présent et la projection du futur. Or le rapport au temps fait difficulté en raison du caractère équivoque de la notion du même, implicite à celle de l’identique. Que signifie en effet rester le même à travers le temps ? Je me suis mesuré autrefois à cette énigme, pour laquelle j’ai proposé de distinguer deux sens de l’identique, le même comme idem, same, gleich, le même comme ipse, self, selbst. Il m’a paru que le maintien de soi dans le temps repose sur un jeu complexe entre mêmeté et ipseité, si l’on ose ces barbarismes ; de ce jeu équivoque, les aspects pratiques et pathiques sont plus redoutables que les aspects conceptuels, épistémiques. Je dirai que la tentation identitaire, la « déraison identitaire », comme dit Jacques Legoff, consiste dans le repli de l’identité ipse sur l’identité idem, ou si vous préférez, dans le glissement, dans la dérive, conduisant de la souplesse, propre au maintien de soi dans la promesse, à la rigidité inflexible d’un caractère, au sens quasi typographique du terme.

Arrêtons-nous un moment à cette première cause de fragilité. En vertu de ce que nous venons de dire sur l’imbrication de la mémoire individuelle et de la mémoire collective, cette gestion difficile du temps concerne les deux sortes de mémoire.

Au plan individuel nous avons appris de la psychanalyse combien il est difficile de faire mémoire et d’affronter son propre passé. C’est à des traumatismes, des blessures affectives, que le sujet est en proie ; et sa pente, observe Freud dans un essai fameux intitulé Remémoration, Répétition, Perlaboration (Errinern, Wiederholen, Durcharbeiten) est de céder à la compulsion de répétition que Freud attribue aux résistances du refoulement. Il en résulte que le sujet répète ses fantasmes au lieu de les élaborer ; bien plus il les laisse passer à l’acte dans des gestes qui le menacent lui et les autres. L’analogie au plan de la mémoire collective est évidente ; les mémoires des peuples sont des mémoires blessées que hante le rappel des gloires et des humiliations d’un passé lointain. On peut même s’étonner et s’inquiéter de ce que la mémoire collective présente une version caricaturale de ces accès de répétition et de passage à l’acte sous la forme de la hantise d’un passé indéfiniment ressassé. Il faut même avouer que le travail de mémoire est plus difficile à conduire au plan collectif qu’au plan individuel et que les ressources que peut offrir la cure analytique sont ici sans équivalent. Où serait le symétrique du transfert ? Celui du colloque ? Qui est le psychanalyste ? Qui peut diriger le travail de perlaboration, de working through ? La question est plus troublante encore lorsque l’on joint à l’idée de travail de mémoire celle de travail de deuil. Celle-ci, dit un autre essai de Freud, consiste dans le traitement émotionnel de la perte de l’objet de l’amour et donc aussi d’un objet de haine.

Le sujet est invité à rompre un à un les liens résultant de ses investissements libidinaux sous la dure contrainte du principe de réalité, opposé au principe de plaisir. C’est le prix à payer pour un désinvestissement libérateur ; sinon le sujet est entraîné sur la pente qui du deuil conduit à la mélancolie, à la dépression, où à la perte de l’objet s’ajoute celle de l’estime de soi, de ce Ichgefühle dont parle Freud. A cet égard, une notation de cet essai doit nous alerter : parlant des sujets mélancoliques, Freud dit que leurs « plaintes sont des accusations » (“ ihre Klagen sind Anklangen ”). Tout se passe comme si la haine de soi se muait en haine d’autrui dans la funeste chimie de la mélancolie. De cette analyse résulte que le travail sur soi de la mémoire ne va pas sans un travail de deuil, lequel ne se résume pas à la déploration passive, mais consiste dans un travail sur la perte, poussé jusqu’à la réconciliation avec l’objet perdu au terme de son entière intériorisation.

Les parallèles au plan de la mémoire collective ne manquent pas ; la notion d’objet perdu trouve une application directe dans les « pertes » qui affectent aussi bien le pouvoir, le territoire, les populations qui constituent la substance d’un Etat. Les difficultés à faire le deuil y sont même plus graves qu’au plan individuel. De là le caractère équivoque des grandes célébrations funéraires autour desquelles un peuple meurtri se rassemble. Et la phrase “ihre Klagen sind Anklagen” sonne à ce niveau de façon sinistre. Le fait troublant est que la mémoire des blessures est plus longue et plus tenace au plan collectif qu’au plan individuel ; les haines y sont millénaires et inconsolables. De là l’impression d’excès qu’elles donnent : trop de mémoire ici, trop d’oubli là. La même mémoire répétitive, la même mémoire mélancolique conduit les uns au passage à l’acte visible dans des violences qui ne restent pas symboliques, les autres au ressassement meurtrier des blessures anciennes. C’est au plan de la mémoire collective, plus encore peut-être qu’à celui de la mémoire individuelle que le recoupement entre travail de deuil et travail de souvenir prend tout son sens. S’agissant de blessures de l’amour propre national, on peut à juste titre parler d’objet d’amour perdu. C’est toujours avec des pertes que la mémoire blessée est contrainte à se confronter. Ce qu’elle ne sait pas faire c’est le travail que l’épreuve de la réalité lui impose : l’abandon des investissements par lesquels la libido ne cesse d’être reliée à l’objet perdu, tant que la perte n’a pas été définitivement intériorisée. Mais c’est aussi le lieu de souligner que cette soumission à l’épreuve de réalité constitutive du véritable travail de deuil, fait aussi partie intégrante du travail du souvenir.

Concernant la composante mélancolique des troubles de la mémoire collective, on peut s’inquiéter de l’absence de parallélisme au plan thérapeutique. Tout au plus peut-on faire appel à la patience à l’égard des autres et de soi-même ; le travail de deuil ne demande pas moins de temps que le travail de mémoire.

à suivre

Paul Ricoeur, Fragile identité

Respect de l’autre et identité culturelle

Le philosophe Paul Ricoeur analyse le problème de l’identité en posant la question de la mémoire, mémoire personnelle et mémoire collective, dans un va-et-vient entre le niveau de la personne et celui de la communauté. Ce qui rend l’identité fragile, c’est le rapport au temps et la confrontation avec autrui ressentie comme une menace. Une violence fondatrice partout lisible conduit à des comportements où s’opposent les droits de la personne et la sécurité institutionnelle. Dénué de sanctions, le droit reste sous la garde de la seule protestation morale.

 Texte prononcé au Congrès de la Fédération Internationale de l’Action des chrétiens pour l’Abolition de la Torture, à Prague en octobre 2000.

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