Veut-on ou ne veut-on pas conserver l’Algérie ?

Si l’on ne veut pas la conserver, il faut se dépêcher de l’abandonner afin d’éviter les dépenses de toute nature qu’elle occasionne. Si l’on veut la garder, il faut aussi se dépêcher de prendre les mesures les plus propres à en tirer le meilleur parti possible. Or, dans ce dernier cas, doit-on laisser les Arabes et le sol de la régence ce qu’ils sont aujourd’hui, en se réservant seulement le droit stérile de suzeraineté ou de souveraineté nominale, ou bien faut-il amener les Arabes à un état de civilisation qui les rapproche de nous par les mœurs et les intérêts commerciaux ?

Si l’on veut obtenir la civilisation, il ne saurait y avoir doute, le mélange des Européens avec les Indigènes est nécessaire. Dès lors, laissera-t-on au hasard et à l’activité individuelle le soin de défricher, de cultiver et de choisir l’emplacement des habitations ? Colonisera-t-on avec des malheureux sans argent et souvent sans prévoyance, ou bien au moyen d’hommes possédant des capitaux et doués de l’intelligence que la fortune permet de supposer ? et si l’on ne peut avancer dans le pays et s’y maintenir qu’à l’aide d’habitations fortifiées, est-ce le gouvernement qui devra fonder lui-même ces habitations, qui se chargera de les peupler, en nommera les chefs et fera exploiter le sol ; ou bien, laissera-t-on à des individus riches la mission de construire à leurs frais les villages ou châteaux fortifiés, de choisir et d’amener les ouvriers-colons, d’administrer et de commander le canton à la tranquillité et à la prospérité duquel ils auront le plus grand intérêt ?

Poser ces questions, c’est presque les résoudre.

Nous avons raisonné dans l’hypothèse où le gouvernement voudrait conserver l’Algérie et la civiliser, en mêlant des Européens aux Indigènes. Dans cette hypothèse, nous l’avons déjà dit, il faudra pendant longtemps une armée nombreuse et se résigner à des dépenses considérables ; cependant l’on aurait tort de mesurer l’étendue des sacrifices à faire sur ce qui a eu lieu jusqu’à présent.

Jusqu’à présent, en effet, l’Algérie semble avoir été choisie pour un camp de manœuvres où doivent passer successivement officiers et régiments, où des officiers favorisés peuvent recevoir l’avancement que leurs services en France ne comportent pas. C’est là un état de choses fâcheux, préjudiciable au trésor public, préjudiciable à la colonisation, et dont l’armée ne retire aucun avantage, car la guerre contre les Bédouins ou les Kabyles n’apprend rien pour des guerres contre des Etats européens.

A quoi servent des maréchaux, un si grand nombre d’officiers généraux, un nombreux état-major dans un pays où il n’y a pas de bataille rangée à livrer, où des expéditions de quatre à cinq mille hommes sont les plus nombreuses qui puissent se faire ? à quoi sert un habillement qui, en emprisonnant l’homme depuis le menton jusqu’à la ceinture, le met dans une gêne maladive ; à quoi servent des buffleteries, qui chargent et fatiguent inutilement le soldat, et dont il se débarrasse à la première marche ; pourquoi ces continuelles mutations de corps et d’officiers qui donnent lieu à des indemnités d’entrée en campagne, à des frais de transport d’hommes et de bagages, aux dangers de l’acclimatement ?

Ne vaudrait-il pas mieux avoir des corps spéciaux pour l’Afrique, un armement, un équipement et un habillement appropriés au climat et au genre de service et de guerre auxquels nos troupes sont soumises ; ne pourrait-on pas avoir des administrateurs plus prévoyants, plus économes ?

Traiter ces diverses questions, ce serait faire la critique de la conduite du gouvernement depuis dix ans, et telle n’est pas notre intention.

Les hommes qui s’occupent des affaires publiques, les hommes du métier me comprendront assez et seront facilement persuadés que la dépense d’occupation, en hommes et en argent, pour un même nombre de baïonnettes que celui qui est entretenu, pourrait être considérablement diminuée.

P. Duverger, La Féodalité comme moyen de conserver et de civiliser l’Algérie, 1840

 

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