19 septembre 2020

Alger des sources

Partout des sources. Les arbres gravissent les parois à pic, s’accrochent partout, semblent monter à l’escalade. Le passage se rétrécit encore. Les rochers droits vous menacent; le ciel apparaît comme une bande bleue entre les sommets; puis soudain, dans un brusque détour, une petite auberge se montre à la naissance d’un ravin couvert d’arbres. C’est l’Auberge du Ruisseau-des-Singes.

Devant la porte, l’eau chante dans les réservoirs; elle s’élance, retombe, emplit ce coin de fraîcheur, fait songer aux calmes vallons suisses. On se repose, on s’assoupit à l’ombre; mais soudain, sur votre tète, une branche remue; on se lève – alors dans toute l’épaisseur du feuillage c’est une fuite précipitée de singes, des bondissements, des dégringolades, des sauts et des cris.

Il y en a d’énormes et de tout petits, des centaines, des milliers peut-être. Le bois en est rempli, peuplé, fourmillant. Quelques-uns, captivés par les maîtres de l’auberge, sont caressants et tranquilles. Un tout jeune, pris l’autre semaine, reste un peu sauvage encore. Sitôt que l’on demeure immobile, ils approchent, vous guettent, vous observent. On dirait que le voyageur est la grande distraction des habitants de ce vallon. Dans certains jours, pourtant, on n’en aperçoit pas un seul. Après l’Auberge du Ruisseau-des-Singes, une allée s’étrangle encore; et soudain, à gauche, deux grandes cascades s’élancent presque du sommet du mont; deux cascades claires, deux rubans d’argent. Si vous saviez comme c’est doux à voir des cascades, sur cette terre d’Afrique! On monte, longtemps, longtemps. La gorge est moins profonde, moins boisée. On monte encore, la montagne se dénude peu à peu. Ce sont des champs à Présent; et, quand on parvient au faite, on rencontre des chênes, des saules, des ormeaux, les arbres de nos pays. On couche à Médéah, blanche petite ville toute pareille à une sous-préfecture de France.

C’est après Médéah que recommencent le, féroces ravages du soleil. On franchit une forêt pourtant, mais une forêt maigre, pelée, montrant partout la peau brûlante de la terre bientôt vaincue. Puis plus rien de vivant autour de nous.

Sur ma gauche un vallon s’ouvre, aride et rouge, sans une herbe; il s’étend au loin, pareil à une cave de sable. Mais soudain une grande ombre, lentement, le traverse, Elle passe d’un bout à l’autre,, tache fuyante qui glisse sur le sol nu. Elle est, cette ombre, la vraie, la seule habitante de ce lieu morne et mort. Elle semble y régner, comme un génie mystérieux et funeste. je lève les yeux et je l’aperçois qui s’en va, les ailes étendues, immobiles, le grand dépeceur de charognes, le vautour maigre qui plane sur son domaine, au-dessous de cet autre maître du vaste pays qu’il tue, le soleil, le dur soleil.

Guy de Maupassant, Au Soleil

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