8 août 2020

Algérie. Le 18 avril 2001, après la mort dans les locaux de la gendarmerie de Massinissa Guermah, débutait la révolte kabyle

Une commémoration dans un contexte d’extrême tension

La révolte kabyle, vieille d’une année, se poursuit. En dépit des arrestations et des procès condamnant plusieurs dizaines de personnes à la prison, les manifestations se poursuivent en Kabylie et ailleurs, compromettant les élections législatives fixées au 30 mai.

La Kabylie a commémoré hier, sous le signe du recueillement et de la mobilisation, une année de contestation à l’occasion de l’anniversaire de l’assassinat du jeune Massinissa Guermah, tué le 18 avril 2001, d’une rafale de kalachnikov dans les locaux de la gendarmerie de Beni Douala, à 40 km de Tizi-Ouzou. La mort du jeune lycéen aura été le détonateur de la plus grande révolte populaire qu’ait connue l’Algérie depuis son accession à l’indépendance en 1962 et qui aura fait 114 morts et plusieurs milliers de blessés. Il a vu aussi l’émergence d’un mouvement citoyen structuré par ville et village qui s’est doté, le 11 juin 2001, d’une plate-forme revendicative en 15 points, dénommée  » Plate-forme d’El Kseur  » (voir ci contre).

Les 11 et 12 avril dernier, en dépit d’une vague d’arrestations qui a frappé les animateurs du mouvement citoyen – plusieurs dizaines de délégués ont été emprisonnés – la Coordination interdépartementale qui regroupe sept wilayas (départements) – Tizi-Ouzou, Bejaïa, Bouira, Bordj Bou Arreridj, Boumerdès, Sétif et Alger – s’est réuni dans la région d’Assamer, dans les montagnes qui surplombent la vallée de la Soummam. 1 200 jeunes, venus de 35 villages environnants, ont assuré la sécurité de la rencontre afin de prévenir toute tentative d’arrestation. Dénonçant la répression, refusant la logique de la clandestinité à laquelle, selon la Coordination, le pouvoir cherche à les contraindre, les participants à cette rencontre ont décidé de poursuivre  » le combat pacifique  » jusqu’à  » la satisfaction de la plate-forme d’El Kseur « . Un appel a été lancé à la population pour se recueillir sur la tombe du jeune Massinissa Guermah et sur celles des 114 autres victimes de la répression. Et pour le 20 avril, 22e anniversaire du Printemps berbère – soulèvement qui s’est produit le 20 avril 1980 – une grève générale et des marches populaires auront lieu en Kabylie et hors de Kabylie (Alger, Sétif et Boumerdès). Le mouvement citoyen qui a décidé d’empêcher la tenue des élections législatives fixée au 30 mai, tente ainsi de redonner un second souffle à une contestation qui dure depuis une année déjà, tout en gardant son autonomie d’action.

La semaine qui a précédé la commémoration de cet anniversaire a été marquée par la poursuite des manifestations populaires dont plusieurs villes – Tizi-Ouzou, Beni Douala, Makouda, El Kseur – ont été le théâtre. Elle l’a été aussi par la poursuite des arrestations et par une vague de procès condamnant à des peines de un mois à deux ans de prison plusieurs dizaines de manifestants.

Depuis l’adoption par le Parlement algérien d’une modification de la Constitution consacrant le tamazight (berbère) langue nationale, et le retrait de plusieurs brigades de gendarmerie exigées par la population, le pouvoir algérien a opté pour la répression dans l’intention évidente de casser le mouvement de protestation afin de pouvoir tenir le scrutin législatif fixé au 30 mai. Il n’empêche, loin de s’essouffler, la contestation a gagné l’Est algérien : de violentes manifestations ont eu lieu dans les départements de Guelma et d’Oum el Bouaghi. De plus, avant-hier, à El Mena, dans l’extrême Sud algérien, où se trouve le gisement de gaz de Hassi R’mel, des jeunes chômeurs ont incendié plusieurs édifices publics.

· l’évidence, le mouvement de protestation kabyle, même si ses objectifs sont jugés irréalistes par les partis de l’opposition démocratique, notamment par le FFS (Front des forces socialistes), a contraint cette même opposition à prendre position. Un front anti-vote a vu le jour. Le FFS appelle au boycott des élections. Le RCD de Saïd Sadi, qui a épousé les thèses du mouvement citoyen, appelle également au boycott et à une action commune pour imposer un changement de régime. Des personnalités politiques – Ahmed Djeddaï du FFS, Ali Yahia Abdenour de la LDDH (Ligue de défense des droits de l’homme), l’ancien dirigeant du FLN proche des islamistes, Taleb-Ibrahimi, et le général en retraite Rachid Benyelles – ont signé un texte commun appelant à  » rejeter la mascarade électorale  » et à  » exiger un changement radical de régime garantissant l’État de droit, la citoyenneté, les libertés individuelles et collectives… « .

Faisant fi de cette levée de boucliers, le président Bouteflika a réagi en installant mercredi une commission de surveillance des législatives soulignant sa détermination à tenir coûte que coûte le scrutin à la date fixée.

Finalement, dans cette atmosphère tendue, sur fond de mouvements sociaux, seuls les partis de la coalition gouvernementale – le FLN, le RND (parti majoritaire), le MSP (ex-Hamas) et Nahda – ainsi que le PT (Parti des travailleurs, lambertiste) se préparent à participer à un scrutin législatif, caractérisé par une absence totale de débat et de proposition de sortie de crise. L’assemblée nationale qui sortira des urnes le 30 mai prochain, si jamais le scrutin est maintenu, sera de type islamo-conservatrice.

Reste qu’il n’est pas acquis que les Algériens participent à ce scrutin : des sondages effectués par les services de sécurité et rapportés par la presse algérienne font état d’un taux d’abstention massif d’environ 80 %. Du jamais vu dans les annales électorales algériennes.

Hassane Zerrouky, L’Humanité, Vendredi, 19 Avril, 2002