Autour d’Oran

En 1881, le journal Le Gaulois envoie en Algérie Guy de Maupassant qui en ramène une série de reportages très critiques sur la réalité coloniale. Le 26 juillet 1881, alors que des révoltes contre les autorités coloniales françaises commencent à éclater, le journal Le Gaulois publie en Une un reportage à Oran.

Comme je vais aller vers le Sud, Saïda, Stid et Garyville même (si c’est possible), enfin dans tous les pays révoltés, il n’est peut-être pas inutile de dire quelques mots de cette insurrection dont on fait à Paris beaucoup trop de bruit. Les faits sont simples. Une grande agitation religieuse remuait depuis longtemps toutes ces contrées. Le soulèvement devait avoir lieu cette année. Un fait, la famine, l’a, en même temps, précipité et circonscrit.

Rien ne peut donner une idée de l’intolérable situation que nous faisons aux Arabes. Le principe de la colonisation française consiste à les faire crever de faim. Quand ils se révoltent nous pardonnons trop vite peut-être mais que faire ? Nous sommes 300 000 européens contre près de 3 millions d’indigènes. Nous n’avons pas dans l’intérieur un colon pour cent Arabes. Quand ils sont sages nous les affamons. La famine est donc venue cette année, une famine affreuse, complète, c’était la mort pour des milliers d’hommes. Alors un exalté et un ambitieux, ce Bou Hamama, est venu, courant les douars, chauffant les esprits, se disant l’envoyé de Dieu et il a levé des cavaliers. Réclamant simplement ce qui est un droit pour tous, la vie. Si le gouvernement ne cède pas, il y aura quelques milliers de cavaliers de plus pour suivre Bou Hamama et piller nos convois de vivres. En somme tout se borne à une guerre de maraudeurs et de pillards affamés. Ils sont peu nombreux mais hardis et désespérés comme des hommes poussés à bout. Mais comme le fanatisme s’en mêle, comme les marabouts travaillent sans repos la population, comme le gouvernement français semble accumuler les âneries, il se peut que cette simple révolte – insurrection religieuse avortée – devienne enfin une guerre générale que nous devrons surtout à notre impéritie et à notre imprévoyance. 

Guy de Maupassant, Le Gaulois, 26 juillet 1881

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