31 octobre 2020

Berbérisme ou kabylisme ?

Je ne sais pas à quel moment a été réintroduit le qualificatif de « berbère » mais je pense bien qu’il l’a été par des historiens, des intellectuels français et berbères francophones. Plus tard (années 60), vint le terme « amazigh » et ses dérivés « tamazight », « Tamazgha », introduits par les « berbérisants » eux-mêmes, tous Kabyles soit dit en passant. Ce terme « amazigh » est d’ailleurs préféré par les arabistes baathistes et les médias officiels car il s’arabise aisément et sonne bien à l’oreille « arabe » : el amazighia, el amazighi. Bien sûr, il n’est pas question de prononcer tamazight ou amazigh. Amazighité et berbérité se voulaient être des termes rassembleurs de tous les Amazighs ou Berbères. L’Afrique du nord est identifiée comme Tamazgha, territoire des Imazighénes.

Contrairement à l’idée répandue, les berbéristes des années 50, 60, 70 et 80 n’étaient pas des culturalistes. Leurs revendications étaient basées sur le concept de « Race ». Pour eux, tous les Africains du Nord sont des descendants de Berbères. La majorité l’a oublié, une petite minorité s’en souvient encore. Les seconds se doivent donc d’ouvrir les yeux aux premiers et de leur faire prendre conscience de leur identité niée par les pouvoirs en place.

Les berbéristes croyaient que les Africains du Nord ne demanderaient qu’à être guidés dans le processus de recouvrement de leur identité, de leur langue et de leur culture accidentellement perdues. Les berbéristes se croyaient en mesure de convaincre les Africains du Nord qu’ils ont été floués, acculturés en douce, à leur insu ; et sans prendre garde, ils ont acquis l’identité arabo-islamique sans le vouloir vraiment.

Les berbéristes se trompent sur l’arabité en la considérant comme une race et non comme une culture, une civilisation. Cette approche « raciste » (raciale ou racialiste) explique en grande partie leur échec.

À l’affirmation « je suis Arabe », ils comprennent « J’ai des gènes (ou le sang) des conquérants arabes venus islamiser l’Afrique du Nord ». Ils répondent alors « mais non, vous n’êtes pas Arabes, mais de souche berbère. Voyons, très peu d’Arabes étaient venus d’Arabie envahir l’Afrique du Nord ».

Ils se trompent également sur le phénomène “islam” en le considérant comme une religion universelle, révélée à Mohammed en arabe, comme elle aurait pu être révélée à Géronimo en langue apache ou à Xao Sing Ding en chinois. Les berbéristes dissocient totalement l’islam de la culture arabe ; alors qu’il s’agit d’un produit culturel purement arabe. Pourtant les Africains du Nord eux-mêmes affirment aujourd’hui publiquement qu’ils ont été arabisés par l’islam. Cela veut dire qu’ils ne se considèrent plus comme Berbères et, pire encore, que l’une des fonctions de l’islam en Afrique du nord est d’arabiser les populations autochtones. Elle est même peut être la fonction principale !

Les berbéristes niaient donc aux Arabes d’Afrique du Nord le droit de se tromper volontairement en s’affirmant aujourd’hui Arabes. Ils leur refusent le choix conscient d’être des Arabes dans leur culture, leurs référents historiques, leur mode de vie, leur philosophie, mais ne leur refusent pas le droit d’être des musulmans, même si c’est l’islam justement qui a fait d’eux des Arabes au fil des siècles.

Les berbéristes, en grande majorité Kabyles, ne militaient pas seulement aux cotés des Berbères qui le sont restés (Kabyles, Chleuhs, Rifains, Touareg et dans une moindre mesure Chaouis et Mzabites), mais ils prétendaient reberbériser toutes les populations d’Afrique du Nord, de Siwa aux Canaries et de Cherchell à la Côte-d’Ivoire. Ils rêvent donc d’une oumma berbère à l’image de la oumma arabe qui leur servirait d’exemple.

Les berbéristes transnationaux proposent en fait une berbérité à la façon arabe mais pas arabe, musulmane mais presque laïque, morale et traditionaliste mais presque moderniste.

Enfin, ils s’emmêlent les pinceaux et n’arrivent guère à tenir un discours cohérent ni hardi, de sorte que pour un observateur extérieur, leur projet apparaît comme une sorte d’ornithorynque tenant un peu de tout mais exclusivement de rien.

En réalité, les berbéristes recherchent une berbérité qui ne heurterait pas la sensibilité identitaire et religieuse arabe qui pourtant, elle, est ouvertement antiberbère. Ils pensent en effet que la berbérité est une agression contre cette identité légitime car victorieuse, presque sacrée ; mais comme la berbérité est une réalité vivante, l’arabo-islamisme se doit de la tolérer à côté de lui, et peut-être, pourquoi pas, même la prendre en charge, la remettre debout et l’aider à s’émanciper, comme on prendrait soin d’une petite sœur.

C’est pour cela que les berbéristes adressent leurs revendications pacifiquement aux pouvoirs arabo-islamiques en place tout en se faisant rassurants. Ils rassurent ces pouvoirs et les populations arabo-islamiques en répétant aussi souvent que nécessaire que la berbérité n’est ni contre l’arabité, ni contre l’islamité. C’est comme si, dans l’Allemagne nazie, les juifs rassuraient Hitler en l’assurant que la communauté juive n’est nullement contre la « race aryenne » ni contre le nazisme mais demande juste à vivre son identité en paix avec le peuple germanique. C’est complètement ridicule ! Le nazisme exterminait les juifs et n’a pas besoin d’être rassuré par ses victimes.

Cette manière infantile et naïve de lutter a fait que beaucoup de Berbères qui auraient pu être des militants de valeur n’ont pas pris la peine de participer au combat et se sont contentés d’observer de loin, avec un sourire narquois au coin de la bouche. On ne peut pas prétendre défendre une cause si l’on affirme à tout bout champ qu’on n’est pas contre ce qui s’oppose à cette cause. On ne peut lutter efficacement pour le triomphe de tamazight tout en adoptant une position neutre vis-à-vis de la langue arabe, de la culture arabe et de l’islam qui, justement, sont là pour effacer toute trace d’amazighité pour la supplanter totalement.

Défendre l’amazighité, c’est avant tout la protéger. La protéger, c’est l’isoler de ce qui la menace en faisant bouclier avec tout ce qu’on trouve sous la main.

On ne sauvera pas l’amazighité en composant avec la culture qui la domine et qui a les moyens et le temps pour la faire disparaître.

L’amazighité et l’arabo-islamisme ne peuvent dialoguer parce qu’ils ne sont pas belligérants.

L’arabo-islamisme agresse perpétuellement l’amazighité et entend l’effacer de la surface de la Terre, après l’avoir soumise.

Jusque-là, l’amazighité n’a pas cessé de reculer et a préféré céder des pans entiers de son territoire et de sa culture en espérant sauver son âme.

Pour qu’il y ait dialogue, il faudrait que arabo-islamisme et amazighité se trouvent face à face et s’opposent. Si rien ne les oppose (comme l’affirment les Arabes avec intelligence), il n’y a pas de “problème amazigh”.

Tant que les Imazighéne eux-mêmes répètent que Amazighs ou Arabes c’est la même chose et que l’objet de discorde n’est pas totalement avoué et reconnu des 2 cotés, il n’y aura pas vraiment de problématique amazighe.

S’il n’y a pas de problème, il n’y aura pas de solution.

Les Imazighéne ne répondent pas à l’agression arabo-islamique. Ils lui tournent le dos.

En Algérie par exemple, le pouvoir arabo-islamique et ses institutions proclament que tous les Algériens sont Arabes.

Au lieu de répondre « non, nous ne sommes pas des Arabes », les élites kabyles répondent « nous sommes des Imazighéne ». L’arabo-islamisme n’a jamais dit que les Imazighéne ne sont pas des Imazighéne.

L’arabo-islamisme veut s’imposer (progressivement) à l’amazighité sans la nier. En cela il n’y a pas de déni identitaire. L’arabo-islamisme ne nie pas l’amazighité des Imazighéne d’aujourd’hui, mais il se promet que demain, il n’y aura plus d’Imazighéne sur cette terre. Cela, les Kabyles ne l’ont jamais compris.

Ce n’est donc pas l’amazighité qu’il faut mettre en avant, mais le fait de refuser l’arabité, l’amazighité étant acquise de longue date.

Si le pouvoir dit que tous les Algériens sont des Arabes, les Kabyles par exemple devraient nier cette proposition en répondant qu’ils ne sont pas Arabes et qu’ils ne souhaitent pas le devenir.

Si l’arabo-islamisme affirme que les Kabyles ne sont pas des Imazighéne, ceux-ci doivent affirmer qu’ils le sont et qu’ils entendent le rester.

Il doit y avoir une certaine dialectique dans l’échange de propos pour qu’un désaccord conduise à l’expression d’un conflit qui appellerait à une solution (une autonomie territoriale, ou culturelle, ou linguistique, ou tout cela à la fois).

Jusque-là, les Kabyles ont voulu promouvoir l’amazighité sans entrer en conflit avec l’arabo-islamisme qui cherche ouvertement et officiellement l’exclusivité sur tout le territoire.

Et demain ?

Arilès, 5 décembre 2010

 

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