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Curiosité et mauvais discours

Mais il paraît que la curiosité n’aime pas les malheurs anciens. Il lui en faut de tout récents, de tout frais. Les tragédies nouvelles sont pour ses yeux un agréable spectacle, tandis qu’aux comédies, non plus qu’aux tableaux joyeux, elle n’assiste pas avec un bien vif intérêt. Un mariage, un sacrifice, une pompe religieuse, sont des récits que le curieux entendra sans attention, avec négligence : « J’ai ouï cela cent fois, dira-t-il au narrateur ; abrégez, passez à autre chose. » Au contraire, qu’assis à côté de lui un quidam vienne à raconter qu’une fille a été séduite, qu’une femme a trompé son mari, qu’on prépare un procès, que des frères se sont brouillés, il ne sera plus endormi ou distrait. « Avide de détails, il dresse les oreilles » ; et ces deux vers : « Mauvaises nouvelles, hélas ! S’apprennent plus vite que bonnes », sont bien justement applicables aux curieux.

De même que les ventouses attirent à la surface de la peau le sang le moins pur, ainsi l’oreille du curieux absorbe les discours qui sont les plus mauvais. Ou plutôt, comme il y a dans les villes certaines portes néfastes et sinistres par lesquelles on emmène les condamnés à mort et par où l’on fait sortir les immondices ainsi que les victimes expiatoires, sans que jamais rien de pur ni de sacré entre ou sorte par là ; de même rien de bon, rien d’agréable n’entre et ne circule dans l’oreille de l’homme curieux. Ce ne sont que des propos où il est question de meurtres, que des anecdotes scandaleuses et impures qui y trouvent accès. « On n’entend que sanglots chanter en ma demeure ». Les curieux n’ont pas d’autre Muse, pas d’autre Sirène : c’est pour eux le plus délicieux des concerts. La curiosité est une manie d’apprendre ce que les autres cachent et dissimulent. Or comme, loin de cacher ce qu’ils possèdent de bon, les gens s’attribuent même le bien qu’ils n’ont pas, il en résulte que le curieux, ne désirant apprendre que les mauvaises choses, est atteint d’une maladie que j’appellerai « joie du chagrin des autres ». C’est là une joie qui est sœur de la haine et de l’envie. L’envie est la douleur du bien qui arrive aux autres, et la passion du curieux est la joie du chagrin qu’ils éprouvent. L’une et l’autre ont pour principe la méchanceté, sentiment sauvage et cruel.

Plutarque, De la curiosité.

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