Débat sur la situation en Algérie

Le débat sur l’Algérie, poursuivi hier, se terminera demain jeudi après-midi  : la déclaration des droits

Le débat sur la situation en Algérie, qui s’était ouvert vendredi dernier après le vote de l’amnistie, a repris hier, au Palais-Bourbon, devant une Assemblée de plus en plus restreinte et s’est traîné pendant quatre heures avant d’être renvoyé à demain.

M. André Le Troquer, ministre de l’Intérieur, souffrant, a été suppléé par MM. Naegelen, ministre de l’Éducation nationale, et Teitgen, garde des sceaux, qui doivent lui faire part des observations formulées par les orateurs. Notons que M. Yves Chataigneau, gouverneur général de l’Algérie, assistait à la séance en qualité de commissaire du gouvernement.

Après M. Marcel Ribière, député M.R.P. d’Alger, qui avait exposé, vendredi, “la grande détresse de l’économie algérienne”, le second interpellateur, M. Hachemi Benchennouf, député de Constantine, du groupe musulman algérien, a invité le gouvernement à faire connaître les mesures qu’il compte prendre pour remédier à ” une misère qui entraîne une mortalité effrayante “. Il s’est plaint notamment que les rations ne fussent pas les mêmes dans les communes mixtes ut dans les communes de plein exercice.

Neuf députés s’étaient fait inscrire dans le débat : MM. Paul Tubert, maire d’Alger, du groupe des républicains et résistants ; François Quilici, député d’Oran, apparenté au groupe paysan ; Auguste Rencurel, député radical socialiste d’Alger ; Marcel Gatuing, député M. R. P. d’Oran ; Mohand Achour, député socialiste d’Alger ; Mohamed Bendjelloul, député de Constantine, du groupe musulman algérien ; enfin MM. Antoine Demusois, Amar Ouzeyane (Alger) et Mme Sportisse (Oran), tous trois communistes. De leurs discours ressort le tableau impressionnant d’une population indigène en haillons, souffrant de la faim et du froid, et où le typhus commence à se manifester. Crise du blé et des céréales secondaires, – le stock de sécurité est réduit à dix jours, – crise du textile, crise du logement, crise dos transports, marché noir général, chômage notamment en Kabylie, réquisitions et perquisitions abusives, tels sont les points principaux sur lesquels a été appelée l’attention du gouvernement, qui fut, en outre, invité à mettre au point et à appliquer sans retard un programme d’irrigation, d’électrification, d’industrialisation et d’importation, sans parler d’autres questions, telles que l’élevage intensif du mouton, la défense du vignoble algérien et l’utilisation de l’alfa.

Des considérations politiques ont été, d’autre part, développées : M. Tubert s’est élevé contre la bureaucratie, le racisme, le caïdat, a préconisé la rénovation de l’administration par l’amalgame de fonctionnaires métropolitains et des meilleurs éléments musulmans et, en outre, a déploré que toute la lumière n’ait pas été faite sur les sanglants événements de mai 1945. Les trois porte-parole communistes ont vivement protesté contre le maintien d’hommes et d’institutions de Vichy ; ils ont fait le procès des grands propriétaires, demandé que l’arabe devînt langue officielle à côté du français, réclamé la liquidation de la presse vichyssoise et l’autorisation de la presse communiste. De son côté, M. Quilici a fait la critique de la doctrine communiste et de la doctrine des députés musulmans, de nature l’une et l’autre, selon lui, à amener un dangereux relâchement des liens qui doivent unir l’Algérie à la France.

Signalons deux brèves interventions des représentants du gouvernement  : M. Naegelen a annoncé qu’aucun bateau destiné à l’Algérie ne serait plus dérouté au profit de la métropole, qui, malgré les difficultés actuelles, ferait tout pour ravitailler nos départements d’Afrique du Nord ; M. Teitgen a répudié tout racisme et affirmé que l’action gouvernementale ne distinguait pas entre indigènes et Européens, si ce n’est, dans le domaine du ravitaillement, pour tenir compte des goûts et des habitudes des musulmans.
La suite du débat sur l’Algérie – débat qui semble maintenant épuisé et auquel les déclarations de M. Le Troquer, dont on espère le prompt rétablissement, apporteront une conclusion – a été, ainsi que nous l’indiquons plus haut, renvoyée à demain : précisons qu’il s’agit de demain marin, car l’Assemblée a décidé de réserver, au moins pour une semaine, ses séances de l’après-midi à l’étude de la Déclaration des droits, préludant ainsi à sa tâche essentielle : le vote de la Constitution. Les autres affaires inscrites à son ordre du jour seront donc débattues le matin : jeudi matin, après l’Algérie interpellations sur la reconstruction et la réparation des dommages de guerre ; vendredi matin, interpellations sur la liberté de la presse ; mardi matin, questions coloniales. Toutefois, le projet de loi relatif à la liberté syndicale en agriculture sera discuté au début de l’après-midi de vendredi.

Le classement des colonies comme départements français

D’après son ordre du jour, l’Assemblée aurait dû, au début de la séance d’hier, discuter les propositions de loi avant pour objet le classement comme départements français de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Guyane et de la Réunion. Mais M. Marins Moutet, ministre de la France d’outre-mer, demanda le renvoi de cette affaire au 12 mars, le gouvernement, d’accord sur le principe de la réforme, désirant étudier les répercussions qu’elle peut avoir notamment en matière de douanes et de crédit. MM. Aimé Césaire, député communiste de la Martinique, rapporteur de la commission des territoires d’outre-mer, Lamine-Gueye, socialiste, président de ladite commission, et Gaston Monnerville, député radical socialiste de la Guyane, déclarèrent n’accepter cet ajournement – dont ils s’étonnèrent – que s’ils avaient l’assurance qu’il ne s’agissait pas d’un renvoi aux calendes grecques. Le ministre de la France d’outre-mer la leur ayant donnée, le renvoi du 12 mars fut ordonné.

Les élections aux chambres de métiers

Au cours de la séance, le gouvernement a demandé la discussion immédiate du projet de loi modifiant l’ordonnance du 2 novembre 1945 qui a rétabli les élections aux chambres de métiers.
Ce projet de loi a été adopté.

M. Bidault fait un exposé des travaux de l’O.N.U.
M. Georges Bidault a poursuivi, ce matin, devant la commission des affaires étrangères son exposé sur les travaux de l’O.N.U.
Le ministre a notamment traite de la fédération syndicale mondiale, des trusteeships et du problème des réfugiés.

Abordant ensuite la question espagnole, M. Georges Bidault en a fait l’historique  : la France avait proposé de soumettre l’examen du problème à la commission de sécurité de l’O.N.U. Parlant de la réponse anglaise à cette offre, M. Georges Bidault a déclaré  : “Cette réponse n’est pas ce que la presse a dit. L’Angleterre ne refuse pas ; elle fait seulement de nombreuses réserves et demande des explications.”
Quant aux États-Unis, ils n’ont pas répondu.

Au sujet de la déclaration commune dès trois grandes puissances, le ministre des Affaires étrangères a déclaré qu’elle n’était pas parfaite, mais qu’elle constituait cependant un acte important mettant France en accusation.

Le Monde, le 07 mars 1946

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