Écoles françaises en Kabylie au XIXe siècle

Les écoles françaises d’Algérie chez les Kabyles

Article publié dans l’Illustration du 22 août 1891.

Jamais le public français n’a trouvé d’aussi belles occasions de se renseigner sur notre colonie algérienne : l’année 1891 aura été pour lui une année d’études africaines.

Au Parlement et dans la presse, toutes les questions algériennes : colonisation, relation avec les indigènes, répartition des impôts, administration de la justice, ont été discutées et abondamment.

Les questions d’enseignement n’ont pas été omises. On s’est étonné, non sans raison, que nous eussions si peu d’écoles ouvertes aux indigènes : sur une population de 3,400,000 musulmans, nous ne sommes arrivés qu’à instruire 11000 enfants, c’est-à-dire trois enfants par 1000 habitants, tandis qu’en France cette proportion est d’environ 140. Toutefois, ou ne peut méconnaître qu’un certain progrès ait été réalisé depuis neuf ans ; en 1883, le chiffre de nos écoliers musulmans n’était que de 3172.

C’est surtout à partir de 1881, c’est-à-dire du premier ministère Ferry, que le mouvement s’est accentué. M. Ferry a pris alors une initiative hardie, en acquérant lui-même des terrains et en faisant procéder aux constructions d’écoles.

Puis un certain nombre de communes se sont piquées d’honneur.

Le groupe le plus intéressant de nos écoles indigènes est celui qui s’est formé dans la grande Kabylie.

Les Kabyles ne sont pas nomades ou demi-nomades comme la plupart des tribus arabes. C’est une population sédentaire très attachée à ses montagnes, éprise pour la terre de la même passion jalouse que le paysan français. Elle habite des maisons de pierre couvertes de tuiles. Elle est adonnée à l’agriculture, laborieuse, économe, âpre au gain et à l’épargne.

C’est une population qui, en densité, est comparable à celle de nos départements du nord.

Enfin, quoiqu’elle soit musulmane, elle n’a point le fanatisme de l’Arabe, inventeur du Coran et de l’islamisme.

Dès 1889, un des notables de la montagne, si Lounis, à une réception du gouverneur général, lui demandait de l’eau et des écoles.

Un autre, un grand chef religieux, un des marabouts les plus révérés, Ben-Ali-Chérif, qui joua un rôle important lors de l’insurrection de 1871, déclarait que l’ouverture d’écoles était :

« le seul moyen pour la France, de civiliser les populations et de se les assimiler par la conquête morale ».

Enfin, M. Masqueray, chargé par le ministère de sonder les dispositions des montagnards, avait réuni dans des espèces de meetings les petits chefs des villages. Il avait, été acclamé lorsqu’il leur avait annoncé des écoles, ouvertes aux pauvres comme aux riches, et où il ne serait pas dit un mot de religion : « ni chrétienne ni musulmane »

Le terrain était donc bien préparé, et il n’est pas étonnant que près de cinquante écoles indigènes, environ le tiers de toutes celles que possède la colonie, se trouvent rassemblées dans cette région très restreinte de la grande et de la petite Kabylie.

Nos dessins représentent trois de ces établissements : l’école primaire de Taourirt-Mimoun, chez les Beni-Yenni ; (école manuelle d’Ait-Larba, dans la même tribu; l’école de filles de Thaddert-ou-Fella, dans la banlieue de Fort-National)

La première est une des quatre ministérielles décrétées en 1881 ; les deux autres ont été créées aux frais de la commune mixte de Fort-National.  

Les Beni-Yenni possèdent, en outre, une petite école congréganiste ; fondée en 1874 par les Jésuites, elle est dirigée aujourd’hui par les Pères Blancs du cardinal Lavigerie.

On voit que les Beni-Yenni, à ce point de vue, ont été favorisés. Ils le méritaient. C’est un petit peuple d’environ six mille âmes, répartis entre six villages. Ils habitent une crête abrupte au sud de Fort-National, élevée de près de mille mètres au-dessus du niveau de la mer et qui, cette année, a été couverte de neige pendant près de trois mois.

Ils sont bons agriculteurs comme la plupart des Kabyles, et très industrieux. Ou a pu admirer à l’Exposition universelle de 1889 les spécimens de poteries, armes, bijoux, fabriqués dans leurs gourbis.

Leur école ministérielle comprend trois classes et environ 140 élèves. Nous donnons la vue d’une de ces classes, ornée de tableaux d’histoire naturelle, d’un globe et de cartes géographiques, d’appareils destinés à enseigner le système métrique.

Si les écoliers apparaissent plus serrés sur leurs bancs qu’ils ne devraient l’être en bonne hygiène, c’est qu’on y a réuni des élèves de trois classes. Ils sont coiffés de la chéchia ou calotte en feutre rouge sur leur tête rasée, vêtus d’un burnous de laine à capuchon ; sous le burnous, une gandoura ou chemise de laine. C’est là tout leur costume et c’est le même pour tous. Quelques-uns sont chaussés de ces sobat qui ne couvrent guère que les orteils ; la plupart sont pieds nus.

On sera surpris de trouver parmi eux tant de types qui sont presque ceux de nos enfants de France. Il y a là de bonnes figures épanouies qu’on pourrait croire normandes ou lorraines. C’est que, dans ces Berbères, il y a plus de sang européen qu’on ne le croit généralement. Très peu ont le type délicat et fin de l’Arabe.

Ils ont l’air placides, même indolents ; et, en effet, ils le sont plus que nos écoliers français. Même quand ils sont hors des classes, pas de jeux violents, (les mouvements désordonnés, de turbulences de jeunes coqs comme chez les nôtres) Volontiers ils passent leurs récréations assis par groupes, pelotonnés en leurs burnous et se chauffant au soleil, silencieusement.

Cette placidité ne les empêche point d’avoir l’esprit très vif, d’apprendre notre langue avec une rapidité merveilleuse, d’arriver en trois ou quatre ans à l’écrire correctement et à la parler presque sans accent.

Les petites filles et les petits garçons en costume européen qu’on distingue au dernier plan sont les enfants de M. Verdy, l’instituteur, et de M. Verdon, le maître-forgeron : ces messieurs sont, avec les Pères Blancs, les seuls Français du pays.

Tous ces enfants, même les fillettes, suivent les cours, côte à côte avec les petits Kabyles ; ceux-ci sont très fiers de leur compagnie et les parents en savent beaucoup de gré à la petite colonie française.

M. Verdy est un Franc-comtois, natif d’Aissey (Doubs) et élève de l’école normale de Besançon. Il a tous les grades que peut conquérir un instituteur. Cependant il a préféré aux postes de France cette espèce d’exil sur une crête de l’Atlas.

À l’angle du dessin, on remarquera ses deux adjoints : l’un français, l’autre indigène. Celui-ci, Aliou-Ramdan, qui porte le costume kabyle, a fait ses études d’abord chez les jésuites d’Ait-Larba, puis au cours normal d’Alger.

Une autre de nos planches représente l’école manuelle d’Ait-Larba, dirigée par M. Verdon. C’est un grand hangar très bien éclairé, muni de tous les outils d’un atelier de forgeron européen. On y travaille le fer.  

Nos apprentis, avec leur chéchia inamovible sur le crâne, les pieds nus ou chaussés de sobat, le tablier (le cuir autour des reins, se tirent à merveille de leur tâche. Leur maître est enchanté d’eux. Il prétend que les jeunes Européens n’assimileraient pas le métier si rapidement que ces porteurs de burnous.

Un tel enseignement complète très heureusement celui de l’école primaire. Les Kabyles comprennent fort bien de quelle utilité est pour eux la connaissance du français ; mais ils sont pauvres, très pauvres, et ils ont besoin d’arriver promptement à savoir un métier.

Voilà pourquoi ces lauréats de la grammaire, du calcul et de l’histoire de France, manient si allègrement le lourd marteau, la grande lime, les tenailles et le soufflet de forge. II faut que bientôt ils gagnent leur vie et fassent vivre leurs parents. De plus, on se marie jeune dans la montagne ; il faut acheter sa femme ; on se trouve chargé de famille presque sans avoir eu le temps d’y penser. Donc forge, forge, garçon kabyle !

Pour encourager nos jeunes apprentis, on s’arrange à leur donner tout de suite une rétribution. Quelque quinze ou vingt francs par mois, ce qui est une petite somme dans le pays. En échange, ils fabriquent ou réparent les outils de la commune.

Nous avons très peu d’écoles de filles ; il n’y en a pas quinze dans toute l’Algérie, et nous n’instruisons guère qu’un millier de fillettes sur une population d’environ un million sept cent mille femmes musulmanes.

C’est que le problème est très difficile à résoudre. Les sectateurs de l’Islam ont plus de prévention contre l’instruction des filles que les Chrysale les plus arriérés. Ils la trouvent inutile, puisqu’elle s’adresse à des êtres inférieurs ; nuisible, puisqu’elle tend à les émanciper ; enfin contraire à la religion, aux coutumes des ancêtres, aux bonnes mœurs.

Ils n’aiment pas que nous nous occupions de leurs affaires de ménage. Et comme ils marient – c’est-à-dire vendent – leurs filles à peine nubiles, ce n’est point la peine de les envoyer en classe.

À l’exception d’une seule de nos écoles kabyles, celle d’A’it-Hichem, toutes les autres, laïques comme celle de Bougie ou congréganistes comme celles de Djemâa-Sahridj et des Beni-Ouadhia, ne sont peuplées que de fillettes très jeunes appartenant à des parents très pauvres, et pour lesquelles il faut presque donner à ceux-ci une indemnité.

À Ain-el-Hammam l’Administrateur, qui peut tout avait réussi à rassembler sur les bancs vingt-cinq petites kabyles ; mais il avait fallu accorder à chacun des vingt-cinq pères de famille une place de cantonnier. Des raisons d’économie ou de service ayant fait supprimer ces vingt-cinq emplois, immédiatement les vingt-cinq écolières disparurent.

L’école que représente notre dessin est l’orphelinat de Thaddert-ou-Fella. Celles des écolières qui ne sont pas orphelines sont filles de très pauvres diables ou de petits fonctionnaires indigènes, gardes-champêtres ou cantonniers ; s’ils nous laissent leurs filles, c’est un peu parce qu’ils n’ont pas le moyen de les nourrir.

Ces écolières sont soumises à un régime très austère. Au dortoir, pour lit, elles ont une planche et pour matelas un simple tapis. Leurs frais de nourriture reviennent à cinquante centimes par tête et par jour.

Eh bien, c’est encore trop doux pour elles. C’est par trop plus confortable que dans le gourbi paternel. Rentrées chez elles, la nostalgie les prend de ce lit de camp et de cet ordinaire de troupier. Ce qu’elles regrettent, c’est la propreté, le bien-être relatif ; c’est aussi les bons traitements, les bonnes paroles, les soins affectueux de leur directrice : Mme Malaval, une jeune veuve encore en deuil de son mari qui a reporté sur ces écolières misérables, à demi sauvages, mais pleines d’esprit naturel et de bonne volonté, toutes ses affections.

Elle les instruit assez bien pour que plusieurs aient conquis leur certificat d’études ; l’une d’elles a même le brevet élémentaire. Mais elle sait, que ces titres ne leur ouvrent que de rares débouchés : tout au plus deux d’entre elles obtiendront un emploi de monitrice indigène.

Elle cherche donc à faire d’elles de bonnes femmes de ménage, qui puissent un jour apprivoiser leur mari à moitié barbare par plus d’ordre et de propreté dans le gourbi, par des talents de couturière, par de savoureux petits plats à l’européenne.

Aussi, à tour de rôle, les fait-elle s’activer à la cuisine, au verger, au potager, à la basse-cour. Nous la voyons ici, sous la frondaison des arbres africains, entourée de ses écolières, petites et grandes, pieds nus pour la plupart, pauvrement vêtues, mais la chevelure coquettement teinte en noire, à la sébra (c’est défendu à l’école ; mais pas les jours de sortie !) ; sous leurs yeux émerveillés, elle coupe des patrons, assemble des pièces d’étoffes, enseigne les points de couture les plus variés, fait manœuvrer la machine à coudre. Et avec leur air un peu indolent, au fond très attentif, avec leurs grands yeux de gazelle, elles regardent.

Elles tachent de se fixer à l’esprit tous ces raffinements du génie féminin de l’Europe.

Et un jour, rentrées dans leurs villages, ayant oublié beaucoup de leur arithmétique et de leur histoire, tout en gardant précieusement leur français, c’est surtout avec l’aiguille et la cuiller à pot dans les mains qu’elles seront des missionnaires de la civilisation européenne.

Elles appartiennent à une génération qui sera un peu sacrifiée, car elle sera dans le pays la première génération de femmes instruites ; mais elles prépareront aux suivantes une destinée déjà un peu meilleure.

La femme kabyle, qui n’apporte pas de dot dans le ménage, qui au contraire a coûté son prix d’achat, n’est qu’une esclave que le mari peut exténuer de travail, corriger et battre, répudier et chasser à volonté.

Cependant la conquête française a déjà amené un premier résultat : le prix d’achat des femmes a augmenté !

Le lent progrès de nos idées dans les têtes kabyles amènera sans doute, à la longue, un autre résultat : après le prix vénal, le prix moral de la femme kabyle pourrait bien subir une hausse.

par Alfred Rambaud, L’illustration 22 Août 1891

Geneviève Harland

Article précédemment publié le 2 janvier 2006