La Kabylie face au piège marocain

L’ambassadeur du Maroc à l’ONU a déclaré lors du conseil des ministres des PNA que son pays soutient le droit du peuple kabyle à l’auto-détermination.

Le journal en ligne Tamurt qualifie cet événement d’une victoire diplomatique éclatante pour les indépendantistes kabyles !

Comment interpréter cet événement ?

En politique, il y a, d’un côté, l’apparence et de l’autre la réalité, des choses.

La face apparente de cet activisme diplomatique marocain suggère effectivement, que la monarchie marocaine, à travers sa diplomatie, apporte son soutien au combat que mène le MAK pour l’indépendance de la Kabylie. Outre les récentes déclarations du diplomate marocain à l’ONU, le président du MAK-Anavad est toujours bien accueilli au Maroc, même si officiellement il n’a pas encore bénéficié de rencontre au niveau le plus haut de la hiérarchie gouvernementale du royaume.

Empêtré dans l’imbroglio de l’affaire du Sahara occidental que l’Algérie soutient, sur tous les plans depuis plus de 40 ans, la monarchie Alaouite trouve dans la question kabyle le moyen par lequel, désormais, elle réplique au régime d’Alger en jouant sur le même terrain que celui-ci, à savoir le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; un principe qui peut s’appliquer aussi aux populations berbères du Maroc que ce dernier semble ignorer.

Dans sa réaction à la déclaration du diplomate marocain, la diplomatie algérienne n’hésite pas à rappeler au Maroc la gravité des déclarations de leur ambassadeur en n’omettant pas de lui rappeler que, lui aussi, est concerné par la question des populations berbères. Autrement dit, l’Algérie indique en filigrane aux autorités marocaines de ne pas jouer avec le feu car le berbère est l’ennemi commun pour les deux régimes qui sont condamnés à s’entendre sur cette question.

Ceux qui se réjouissent des déclarations de l’ambassadeur du Maroc à l’ONU doivent faire preuve de beaucoup de lucidité et de vigilance. L’adage selon lequel l’ennemi de mon ennemi est mon ami ne s’applique pas dans ce cas précis vis-à-vis du Maroc.

Revenons maintenant, à ce qui peut se cacher derrière l’écran, de cette déclaration d’amour de la diplomatie marocaine envers la Kabylie. Essayons de comprendre les vraies motivations de l’activisme diplomatique marocain vis-à-vis de cette dernière pour juger du sérieux (ou pas) du jeu auquel se livre la diplomatie marocaine.

Dans ces relations avec le régime algérien, la monarchie marocaine se heurte à deux grands problèmes :

– L’un est de nature politique concerne la souveraineté du Maroc sur le territoire du Sahara occidental. Certes, le problème du Sahara occidental revêt une importance capitale pour le royaume, pour assurer la cohésion de son peuple, tant il fait de cette question un enjeu qui dépasse tous les autres aux yeux de son opinion publique ; en considérant cela comme un défi lancé au régime d’Alger et une démonstration de sa puissance à défendre son territoire, car à ses yeux l’Algérie est la source de ce problème créé de toutes pièces dont l’unique but est d’avoir un accès sur la façade de l’océan atlantique.

Sur ce, l’Algérie n’a jamais cessé de réfuter cet argument. Elle soutient, en effet, qu’il ne peut être question d’autre chose, à ses yeux, que d’un problème de décolonisation. Comme tel et en s’appuyant sur sa doctrine diplomatique qui porte sur le soutien du droit des peuples en lutte à exercer leur droit à l’autodétermination de leur destin respectif pour justifier le soutien multiforme apporté au ” peuple sahraoui”.

Cette question est aujourd’hui pendante devant les instances de l’ONU pour organiser sous ses auspices un référendum d’autodétermination pour les communautés qui résident sur ce territoire. Cependant, tous les signes montrent que cette initiative n’est pas près de voir le jour de sitôt, pour ne pas dire jamais.

À l’opposé de la vision de l’Algérie, le Maroc soutient et défend une démarche allant dans le sens d’un statut de large autonomie ; ce qui parait de plus en plus probable si l’on juge par le soutien de certains pays à cette démarche.

– Et l’autre, de nature économique, qui tient à la réouverture des frontières terrestres entre les deux pays.

Économiquement, le Maroc est étranglé par la socio-économique qu’il vit. Cette question de la réouverture des frontières est primordiale, voire indispensable pour la survie de son économie qui est, presque, à l’agonie.

La diplomatie marocaine a usé de tous les recours auprès de ses alliés et amis afin d’exercer une pression sur l’Algérie dans l’espoir de l’amener à reconsidérer son refus obstiné de ne pas revenir sur sa décision de la fermeture de ses frontières et satisfaire la demande insistante des autorités marocaines semblable à un appel au secours.

L’Algérie ne veut pas en démordre sinon en imposant ses conditions qu’elle juge non négociables. La première concerne l’affaire du Sahara occidental, en exigeant du Maroc d’accepter le recours à un référendum sur cette question, et la seconde sur le dossier de la culture et du trafic de hashish au Maroc, que les narco-trafiquants des deux côtés de la frontière exploitent allègrement malgré cette fermeture.

Quid alors de l’ampleur de ce fléau dans la perspective d’une réouverture de ces frontières ?

Que vient faire la Kabylie dans cet imbroglio algéro-marocain et quels liens peuvent exister entre la Kabylie et le Maroc, alors que le régime de ce pays sévit et réprime avec la même férocité sinon plus que celle d’Alger, tous les militants berbéristes au Maroc ?

Comme indiqué précédemment, l’adage selon lequel l’ennemi de mon ennemi est mon ami ne s’applique pas dans le contexte des rapports entre l’Algérie et le Maroc, ainsi que leur attitude commune face à la question amazigh, dans chacun des deux pays.

Qu’ils soient amis ou ennemis, ces deux régimes anti-Amazigh qui puisent leurs référents idéologiques dans la matrice qui définit la doctrine de l’arabo-islamisme sont, au-delà de leurs antagonismes, unis dans leur hostilité et leur volonté d’en découdre avec le courant berbère et l’aspiration des peuples qui s’en réclament à construire leur destin ; le peuple kabyle en fait partie.

Pour autant, depuis ces récentes années, la diplomatie marocaine ne cesse de s’agiter et de brandir contre l’Algérien le spectre d’une reconnaissance de l’indépendance de la Kabylie qui est incarnée par le MAK, à sa tête Ferhat Mehenni, président de ce mouvement.

D’un discours intimidant, pour mettre à exécution sa menace le Maroc, par la voix de son ambassadeur à l’ONU, vient de franchir le pas. Au cours de la réunion des ministres des affaires étrangères, des pays non alignés à New York le 13 et 14 juillet 2021, le diplomate marocain a distribué aux ministres et ambassadeurs de ces pays un texte par lequel il les exhorte à soutenir la revendication à l’autodétermination du peuple kabyle qui subit selon ses dires la plus longue colonisation dans la région (!)

En politique, tout est dans la nuance. Soutenir ou reconnaître une cause ne relève pas du même registre. Le représentant du Maroc parle d’un soutient et non d’une reconnaissance du droit du peuple kabyle à aller vers un référendum d’indépendance. D’ailleurs, le ministère des Affaires étrangères algérien n’a pas tardé à souligner la gravité de cette dérive de la diplomatie marocaine, y compris contre son propre pays, faisant allusion de manière à peine voilée, que vous même (le Maroc) vous êtes aux prises avec le même problème, tout particulièrement dans la province du Rif.

En conclusion, les indépendantistes kabyles peuvent un court instant exprimer leur joie légitime devant cet événement. Assurément, toutes les fois que le régime algérien est mis en face de ses contradictions et de sa diplomatie mensongère et manipulatrice constitue un motif de satisfaction et, pourquoi pas, une victoire contre lui.

Cependant, en politique, tout est changeant. Le terrain est mouvant pour considérer les défaites ou les victoires d’un instant, comme étant des acquis immuables. La notion de l’intérêt national dans chaque pays commande tout dans ses relations avec les tiers. À ce propos, je garde en mémoire la citation suivante, « dans les relations entre États, nous n’avons pas d’amis, mais des partenaires, et nous n’avons pas d’ennemis mais des clients ». N’est-ce pas que cela illustre bien la nature de ce courant de sympathie du Maroc vis-à-vis de la Kabylie.

C’est à ce niveau de réflexion que les Kabyles sont invités, pour mieux considérer cette campagne de charme qui leur est manifestée par le Maroc en analysant, et pesant ses tenants, et ses aboutissants pour prévenir ses retombées sur la Kabylie et son peuple.

En tout état de cause la Kabylie et son peuple ne doivent en aucun cas être la variable d’ajustement dans les relations politiques entre l’Algérie et le Maroc. Quiconque osera le faire sera condamné par l’histoire.

Ahsen Nat Zikki, le 17/07/2021.

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