23 septembre 2020

La liberté comme contingence

Le cas de l’âne de Buridan

Le cas de l’âne de Buridan entre deux prés, également porté à l’un et à l’autre, est une fiction qui ne saurait avoir lieu dans l’univers, dans l’ordre de la nature, quoique M. Bayle soit dans un autre sentiment. Il est vrai, si 1er cas était possible, qu’il faudrait dire qu’il se laisserait mourir de faim : mais, dans le fond, la question est sur l’impossible ; à moins que Dieu ne produise la chose exprès. Car l’univers ne saurait être mi-parti par un plan tiré par le milieu de l’âne, coupé verticalement suivant sa longueur, en sorte que tout soit égal et semblable de part et d’autre ; comme une ellipse et toute figure dans 1e plan, du nombre de celles que j’appelle amphidextres peut être mi-partie ainsi, par quelque ligne droite que ce soit qui passe par son centre. Car ni les parties de l’univers, ni les viscères de l’animal, ne sont pas semblables, ni également situées des deux côtés de ce plan vertical. Il y aura donc toujours bien des choses dans l’âne et hors de l’âne, quoiqu’elles ne nous paraissent pas, qui le détermineront à aller d’un côté plutôt que de l’autre. Et quoique l’homme soit libre, ce que l’âne n’est pas, il ne laisse pas d’être vrai par la même raison, qu’encore dans l’homme le cas d’un parfait équilibre entre deux partis est impossible, et qu’un ange, ou Dieu au moins pourrait toujours rendre raison du parti que l’homme a pris, en assignant une cause ou une raison inclinante, qui l’a porté véritablement à le prendre ; quoique cette raison serait souvent bien composée et inconcevable à nous-mêmes parce que l’enchaînement des causes liées les unes avec les autres va loin.

C’est pourquoi la raison que M. Descartes a alléguée, pour prouver l’indépendance de nos actions libres par un prétendu sentiment vif interne, n’a point de force. Nous ne pouvons pas sentir proprement notre indépendance et nous ne nous apercevons pas toujours des causes, souvent imperceptibles, dont notre résolution dépend. C’est comme si l’aiguille aimantée prenait plaisir de se tourner vers le nord ; car elle croirait tourner indépendamment de quelque autre cause, ne s’apercevant pas des mouvements insensibles de la matière magnétique… Il y a toujours une raison prévalente qui porte la volonté à son choix, et il suffit pour conserver sa liberté que cette raison incline, sans nécessiter… Jamais la volonté n’est portée à agir, que par la représentation du bien, qui prévaut aux représentations contraires…. C’est pour cela même que le choix est libre et indépendant de la nécessité, parce qu’il se fait entre plusieurs possibles, et que la volonté n’est déterminée que par la bonté prévalente de l’objet. Ce n’est donc pas un défaut par rapport à Dieu et aux saints : et au contraire ce serait un grand défaut, ou plutôt une absurdité manifeste s’il en était autrement, même dans les hommes ici-bas, et s’ils étaient capables d’agir sans aucune raison inclinante. C’est de quoi on ne trouvera jamais aucun exemple, et lorsqu’on prend un parti par caprice, pour montrer sa liberté, le plaisir ou l’avantage qu’on croit trouver dans cette affectation, est une des raisons qui y porte.

Il y a donc une liberté de contingence ou en quelque façon d’indifférence, pourvu qu’on entende par l’indifférence, que rien ne nous nécessite pour l’un ou l’autre parti ; mais il n’y a jamais d’indifférence d’équilibre, c’est-à-dire où tout soit parfaitement égal de part et d’autre, sans qu’il y ait plus d’inclination vers un côté. Une infinité de grands et de petits mouvements internes et externes concourent avec nous, dont le plus souvent l’on ne s’aperçoit pas ; et lorsqu’on sort d’une chambre, il y a telles raisons qui nous déterminent à mettre un tel pied devant, sans qu’on y réfléchisse. Car il n’y a pas partout un esclave comme dans la maison de Trimalcion chez Pétrone, qui nous crie le pied droit devant.

Gottfried W. LEIBNIZ

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