26 septembre 2020

La question berbère, en finir avec l’hypocrisie

Toute personne ayant du sens et un esprit logique échappant à toute démagogie, admettra que la question berbère – à quelques exceptions près – relève de la seule préoccupation des populations kabylophones. Sauf à vouloir se voiler la face, cela peut se vérifier dans le passé et le présent.

Nous n’insulterons pas l’avenir et dire qu’il en serait de même pour le futur.

Pour autant, a-t-on le droit de faire un procès d’intention aux Algériennes et Algériens qui ne croient pas en la justesse de cette revendication ?

Au nom de quoi et en vertu de quel mandat, les Kabyles entendent-ils imposer leur vision des choses pour les Algériens qui ne partagent pas leurs idées sur cette question et bien d’autres ?

N’est-il pas insultant et méprisant de se prétendre être la conscience de l’Algérie, ce qui laisse supposer que les non-kabylophones sont des inconscients ?

Qu’il en déplaise aux tenants d’un “algérianisme” à tout va, cette question concerne exclusivement les Kabyles et à des degrés moindres, les Chaouis et, peut-être, les Mozabites et les Touareg.

Quand même cela pourrait être vrai, les motivations des uns et des autres ne convergent pas nécessairement.

Ces Algériens que nous accusons de tous les maux pour cacher notre incapacité à aller au bout de nos idées, en les défendant et les mettant en pratique, sont cohérents avec eux-mêmes. On peut ne pas être d’accord avec eux, et c’est le cas. Mais si nous sommes, véritablement, pour la liberté des idées et des croyances de chacun, nous n’avons d’autres solutions que celles de respecter leurs choix. Aussi, nous entendons qu’ils fassent autant, s’agissant des nôtres.

De la même façon que nous nous sentons foncièrement Berbères ou Kabyles et c’est notre droit le plus absolus ; eux aussi (les autres Algériens qui ne pensent pas comme nous quant à leurs origines) ont toute la latitude de croire en leur arabité, puisqu’ils le disent et le proclament solennellement.

Cette approche est le prix à consentir pour asseoir une cohabitation durable entre les uns et les autres. Toutes celles qui sont mises en avant, aujourd’hui, conduiront à terme, vers une confrontation dont les conséquences seront catastrophiques pour tous.

Ceux qui voient dans l’Algérie, un pays, indiscutablement arabe et les autres qui considèrent qu’il n’est rien d’autre que berbère, doivent s’inspirer de l’histoire toute récente qui a vu des unions, contre nature, se défaire et des liens authentiques, mais injustement brisés, se renouer.

Quand le divorce peut s’avérer inéluctable, autant choisir une formule amiable. Elle aura le mérite de limiter les retombées négatives.

Les Kabyles, même s’ils refusent de l’avouer, sont conscients qu’ils sont frappés du sceau de la suspicion dans tout ce qu’ils proposent aux Algériens. Cela ne date pas d’aujourd’hui. Pour s’en convaincre, il suffit de se référer à l’histoire de notre pays.

Cependant, peut-il être autrement, dès lors que ce que nous proclamons comme étant nos valeurs est aux antipodes des croyances profondes de ceux qui doutent de notre loyauté à leur égard ?

Finalement, notre problème est nous-mêmes. Inutile de chercher des bouc-émissaires pour justifier nos divisions incessantes et nos luttes intestines.

Le moment est venu de cesser d’être ce serpent qui se mord la queue.

Les Kabyles doivent faire leur mue s’ils veulent atteindre leurs objectifs. Nous devons nous soumettre à un examen de conscience sans la moindre complaisance. Nous aurons à commencer par abattre toute une série de mythes et de vérités toutes faites que nous avons accolé à notre personnalité avec des attributs flatteurs dont les qualités restent à démontrer.

N’est-elle pas juste cette interrogation d’un de nos chanteurs émérites, lorsqu’il pose le problème de l’évocation de nos ancêtres, en poussant à l’excès leurs vertus. Il dit en substance :

Ancêtres de ce pays, nous savons que vous ne nous voyez point.
Nous vous invoquons sans savoir ce que vous êtes vraiment
De vous nous attendons les clés, même si vous ne les aviez pas
Nous vous attribuons des faits qui n’ont pas eu lieu
Avec du vieux nous entendons faire du neuf
Absents, à tout prix, nous voulons vous ressusciter.
Ce qui est bon est en nous, de vous nous attendons notre salut.

A l’instar de tous les groupes humains, nous avons nos forces et nos faiblesses, nos qualités et nos défauts, nos actes héroïques et nos forfaitures, …etc.

Cessons de proclamer sans pudeur que nous sommes la crème de l’Algérie, que nous représentons l’intelligence, la vérité et que sais-je encore ?

Disons, plutôt que nous sommes, à la fois tout cela et son contraire. En somme, nous ne sommes que des êtres humains semblables à tous les autres et différents à la fois.

L’édifice que nous voulons ériger doit avoir pour fondations des questionnements sur nous-mêmes, notre réalité d’hier et d’aujourd’hui, ainsi que notre devenir.

Une bonne fois pour toute, nous devrions dépasser nos atermoiements. Si nous sommes cohérents dans ce que nous voulons, les choses auront le mérite d’être claires. Ainsi, les autres comprendront nos combats et à défaut d’être avec nous, ils saisiront, au moins, la pertinence et la justesse de notre cause et son caractère juste.

Comme ces autres Algériens qui se proclament Arabes, à notre tour et sans faux-fuyant d’affirmer notre kabylité puisque nous ne cessons pas de dire le contraire de ce qu’ils entonnent et de nous y opposer. Faute de quoi, personne ne comprendra nos oppositions incessantes à toutes choses.

En observateurs courageux, nous devrions faire l’amer constat de notre réalité qui n’est pas du tout enviable. Ainsi depuis l’avènement de ce qui est convenu d’appeler « l’ouverture démocratique du champ politique en Algérie », la Kabylie ne fait que subir les contre-coups de « cette démocratisation ».

D’aucuns vous diront qu’elle n’a jamais connu d’aussi profondes divisions. Souvent, elle a été le modèle de la cohésion, de la tolérance, de la solidarité, de la justice et du dépassement de soi. L’intérêt général l’a souvent emporté sur les calculs étroits et égoïstes. N’est-ce pas, grâce à toutes ces valeurs que tous ces orphelins de pères absents ou décédés, ces veuves d’époux morts au combat ou engloutis en exil, ont vécu en toute sécurité sous l’âanaya n tudrine.

Que voit-on actuellement ? Un spectacle désolant, pitoyable.

La Kabylie est devenue, aujourd’hui, le lieu par excellence, de luttes mesquines et déchirements entre des gens, qu’hier tout unissait.

Depuis 1989, toutes les causes qui peuvent constituer le ciment de nos rangs n’ont fait qu’accentuer nos divisions. Hier le FFS, le RCD et les MCB, aujourd’hui les Aarchs et les autonomistes. Chacun va de sa vérité et la Vérité s’est égarée. Est-ce notre vérité ?

Si nous persistons dans cette voie où l’invective et l’anathème prévalent sur la lucidité et l’intelligence, il est fort à craindre que la réponse à cette interrogation risque d’être affirmative.

Pour autant, faut-il céder au défaitisme et à la fatalité des choses ? Indiscutablement, non.

Si nous prenons conscience, individuellement et surtout collectivement de nos divisions, qui ne sont, en fait, que des contradictions, les chances du renouveau kabyle restent intactes.

Au-delà des ambitions individuelles éphémères et qui ne résisteront pas à l’épreuve de la vérité, il existe un projet commun à construire et qui s’appelle la nation et le peuple kabyles. En admettant que les deux (nation et peuple) n’existent pas aujourd’hui selon l’acception de ces deux concepts, tous les facteurs qui concourent à leur construction ne relèvent aucunement d’une utopie.

La Kabylie, comme nation et peuple, omniprésente dans l’esprit et le cœur de chacun, doit devenir aujourd’hui une aspiration et un destin collectifs. Il est temps de sortir de ces sentiers battus, où sous forme d’incantation et de litanie incessantes nous dissertons, chacun à sa façon, sur la Kabylie et de la kabylité, mais sans jamais oser donner du sens à toutes ses affirmations. C’est, en quelque sorte, du défoulement et rien d’autre. Aujourd’hui plus que jamais, nous sommes face à l’épreuve de notre destin. Nous devons nous y soumettre avec courage et détermination en vue d’une réussite assurée.

Elle s’appelle l’autonomie de la Kabylie. Et avec bonheur, elle est devenue la préoccupation de toutes et tous. Même si les esprits malveillants nourrissent la peur autour de la question, elle soulève, néanmoins, d’immenses espoirs chez tous ceux qui ont une profonde foi dans leur kabylité.

Certes, le chemin à parcourir peut être semé d’embûches, mais il vaut toutes les peines d’être suivi puisqu’il mène vers l’ultime destination.

Il y aura, aussi, de fortes résistances à ce projet qu’il faut commencer à traduire dans les faits, tant il met en péril tout un système politique basé sur le déni de droit et de justice. Cette autonomie de la Kabylie, mais aussi d’autres régions qui la veulent, est la seule alternative à un régime qui tire ses fondements d’une culture politique négationniste, s’inspirant, elle-même, de croyances immuables : une seule religion, un seul dieu, un seul prophète, une seule vérité, une seule langue, une seule race et un seul monde ; c’est à dire l’islam, Allah, Mohammed, le coran, la langue arabe, le peuple arabe et le monde arabe. Ceci au mépris de tous les autres.

L’autonomie de la Kabylie ne se fera pas contre autrui, mais pour la Kabylie et son peuple. Si des Algériens croient en la justesse de cette autre idée de faire l’Algérie, nous ne pourrions que nous en féliciter. Sinon, nous aurons en commun l’Algérie qui sera notre maison à tous.

Défendons notre maison commune qu’est l’Algérie. À chacun, ensuite, de faire sa cuisine comme il l’entend, mais dans le respect de l’autre.

De la même façon, la question de tamazight que d’aucuns prétendent qu’elle est le bien de tous nos compatriotes, quelle en advienne et personne ne pourra les en priver.

Mais, si dans un cas comme dans l’autres, ces Algériens ne partagent pas notre vision des choses, c’est leur droit le plus absolu et nous les respectons. Nous leur demanderons, à notre tour, de nous respecter dans ce que nous sommes et ce vers quoi nous aspirons.

Le projet d’autonomie de la Kabylie constitue, indiscutablement, la parade contre une confrontation avec le pouvoir central algérien.

Réussir ce projet en Kabylie peut ouvrir de larges perspectives pour l’Algérie.

Cependant, il faut dire aux Kabyles, qui, à chaque fois qu’ils veulent défendre leurs droits spécifiques s’érigent en tuteurs du reste des Algériens, cette stratégie est vouée à l’échec. Les Algériens de l’Est, de l’Ouest, du Sud et d’ailleurs sont suffisamment mûrs pour savoir où se trouvent leurs intérêts respectifs.

Admettons notre statut de minorité linguistique et défendons nos droits, tout en cessant de nous comporter comme si nos vues sont partagées par l’immense majorité d’Algériennes et Algériens. Rompons avec cette tentation de vouloir les imposer aux autres tout en nous nourrissant d’un certain esprit messianique, d’où viendrait le salut de tous les Algériens.

Comme tels (minoritaires), le schéma d’un État centralisé n’offre aucune issue aux groupes minoritaires. Dans un tel contexte et quel que soit le degré de la démocratie qui y règne, une fois que la majorité s’est prononcée, la minorité n’aura qu’à se conformer aux choix approuvés par celle-ci. En revanche, seul un système basé sur le principe de l’autonomie des communautés, donc la reconnaissance des spécificités de chacune d’elle est à même de résoudre l’équation kabyle.

Gageons que ce triste troisième anniversaire du printemps noir de Kabylie sera annonciateur de lendemains prometteurs pour la Kabylie et, pourquoi pas, pour le reste de l’Algérie.

A. Nat Zikki

 

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