12 août 2020

L’Algérie va bien, merci !

Les présidents Abdelnico Boutekosy et Azizlas Sarflika viennent de se rencontrer pendant trois jours à Alger. Voilà ce qu’ils nous en disent :

L’aéroport international d’Alger, achevé vingt ans après son lancement, n’a rien à envier à ses homologues occidentaux.
L’extrême densité de la circulation automobile donne l’illusion d’un pays hyper développé. Sud coréennes, françaises, italiennes, allemandes et, depuis peu, japonaises : les voitures de tourisme se bousculent ; se côtoient, se heurtent, blessent, tuent, se dépassent sur des routes dépassées, encombrées, délabrées.
Depuis l’indépendance, la population a « triplé et demi ». Les productions ont stagné, voire régressé. Qu’importe ! Le pétrole se vend bien et gonfle le matelas national de dollars. La dette extérieure a fondu.

Les pays occidentaux produisent pour nous : blé, lait, huile, sucres, viande irlandaise garantie halal (certificat imamal à l’appui) … L’été 2007, le Canada nous a même vendu des pommes de terre avariées. Les bananes d’Amérique du Sud ou d’Afrique jaunissent les étals de nos cités.

En octobre 2007, un ancien Premier ministre a animé, dans la capitale, un débat sur le thème : Algérie pays riche à population en majorité pauvre. Des experts cherchent dans l’hôtel 5 étoiles de Zéralda les meilleurs moyens d’éradiquer la pauvreté (ou les pauvres ?)

L’Algérie va mieux, merci !

Elle n’a jamais compté autant de milliardaires. Des bidonvilles de luxe déparent les périphéries de nos grandes villes.

Scandale Khalifa (ce Stavisky algérien) en 2006. Milliards d’argent public détourné, personnalités éclaboussées. Gros scandales dans des banques publiques. Par comparaison, les détournements évoqués dans le présent livre sont de menus larcins.
La population est nombreuse et jeune. Une chance que les vieux pays nous envient. Les harragas qui ont remplacé les anciens hittistes risquent leur vie dans des embarcations d’infortune. En réponse à la « réconciliation nationale. » des kamikazes ont succédé aux tueurs des GIA. Le terrorisme résiduel n’en finit pas d’agoniser.
Pendant que des spécialistes gambergent sur la réforme de l’enseignement, tandis que les autorités ferment les écoles privées qui enseignaient en langue française, les parents riches et/ou influents scolarisent leur progéniture en France, en Suisse, aux États-Unis.
Dans notre pays proclamé arabo-musulman, les aspirations de la jeunesse vont vers l’Occident chrétien ou athée.

Comme un blessé sans garrot se vide de son sang, l’Algérie se vide lentement de ses élites.
On entend affirmer que, de la base au sommet, la corruption gangrène le corps social, que le permis de conduire peut s’acheter, que le bac peut s’acheter, qu’un certificat médical… une décision de justice… mais allez donc le prouver : les corrompus ne délivrent pas de reçus, de même que les corrupteurs ne payent pas par chèque. La rumeur publique éclabousse toutes les professions. Et souvent les calomnie. Une instance internationale vient de classer l’Algérie parmi les pays les plus corrompus du monde.

L’Algérie va bien, merci !
Nos villes croulent sous les ordures. Désormais, on parle d’Alger l’ex blanche. Nos campagnes jadis si belles, si pures, ont l’air de poubelles à ciel ouvert.
La santé des citoyens est parfaite. Les riches et les puissants se font soigner dans des cliniques privées, en Algérie ou à l’étranger. Pour les pauvres, les queues dans les salles d’attente des hôpitaux ; le retour de la tuberculose, le médicament hors de prix. Drogue et délinquance des mineurs, prostitution : dans ce domaine, l’Algérie rattrape son retard sur les pays développés.
La paix sociale est assurée, parfois à la matraque, au gaz lacrymogène.
Pour les émeutes, la Kabylie a passé la main aux Aurès (Tkout), au Constantinois (Oum el Bouaghi), à l’Oranie (Oran), au Sud (Ouargla) : APC fermées, routes barrées, pneus brûlés, véhicules incendiés, bâtiments publics saccagés. Des blessés, des arrestations. Motifs ? Crise du logement, coupures d’eau potable, chômage, dénis de droits, hogra…

Au temps du mur de Berlin, les Allemands de l’Est votaient avec leurs pieds. L’abstention massive aux élections est la réponse de la population algérienne ! (70% d’abstention aux législatives en 2007.)

L’Algérie va mieux, merci !

Et s’ouvre à la modernité. En dehors de la Kabylie, le foulard islamique tend à se généraliser. Les mosquées ne désemplissent pas. Les prieurs débordent sur les chaussées en attendant que soit achevée la plus grande mosquée de toutes les Afriques.
Une seule fausse note : l’évangélisation en Kabylie donne de l’urticaire à certains musulmans. Affichée dans cette région frondeuse, elle existe ailleurs avec discrétion.
Le respect de la liberté de conscience est inscrit dans la Constitution mais toute tentative d’inciter des musulmans à apostasier est passible de poursuites judiciaires.
La Constitution garantit la liberté d’expression mais la plume conduit parfois au cachot.
Tamazight s’est vue reconnaître le statut de langue officielle. Pour celui de langue officielle, Monsieur le Président a dit qu’aucun pays ne possède plusieurs langues officielles et que, lui vivant, jamais Tamazight…

L’Algérie va bien, merci !
Le gouvernement a affecté des milliards à un ambitieux plan de développement agricole. Des aigrefins se sont enrichis mais l’agriculture continue à péricliter.
Les plus hautes autorités appellent les Algériens et les étrangers à investir en Algérie. Des limonadiers, des brasseurs de bière, des raffineurs d’huile ont répondu présent. Mais ils se heurtent au, aux lenteurs des banques, aux tracasseries douanières et fiscales, aux coupures de courant.
Une poignée d’entrepreneurs courageux se débat tant bien que mal contre la bureaucratie que d’aucuns qualifient de terrorisme administratif. Un ami m’a révélé les trois mots clés « Non, peut-être, oui. » qu’il utilise à chaque fois qu’il entreprend de soumettre un problème à une administration. Ainsi n’est-il jamais déçu.
Le commerce informel encombre rues et trottoirs, permet à de jeunes soutiens de famille de subsister et à de gros importateurs de s’enrichir.

L’Algérie ira mieux demain !

Total, Alsthom et quelques autres investiront 5 milliards d’euros pour nous produire davantage d’hydrocarbures et d’électricité La RATP viendra nous faire fonctionner le métro d’Alger où l’on verra peut-être des rames hommes et des rames femmes. Les visas seront donnés plus facilement au peu qu’il reste de l’élite algérienne lasse de jour des bienfaits de l’arabisation.

Le traité d’amitié n’a pas été signé mais le Président français a admis que le colonialisme est exploiteur par nature. Il aurait pu ajouter : « Pourquoi donc certains peuples sont colonisables, d’autres pas ? » Consolons-nous, il y a des dollars pour l’autoroute Est – Ouest, pour des trains électriques, des barrages hydrauliques et bien d’autres projets. Plusieurs pays riches se bousculent au portillon pour les réaliser. Il y a même des chinois pour nous construire des logements. Vivons donc d’espoir et invitons le lecteur à méditer le titre de ce livre d’Alain Patton : « Pleure ô pays bien aimé ! »

Le Libertaire