L’onde de choc créée par les provocations policières, qui ont fait tourner à l’émeute la grande marche de jeudi à Alger, s’est poursuivie pendant tout le week-end en Algérie. Si, dès jeudi soir, des affrontements ont repris à Tizi Ouzou, c’est samedi surtout que des émeutes ont éclaté non seulement en Kabylie, mais aussi à l’est et, à moindre titre, au sud du pays. Il semblait même que, pour la première fois hier, la ville de Constantine, considérée comme stratégique pour le pouvoir, commençait à bouger.

«Les jeunes étaient encore sous le choc des scènes de quasi-lynchage de manifestants à Alger, sous les yeux de policiers impassibles, raconte un notable de Béjaïa interrogé par téléphone, ils étaient comme enragés. La manière dont la télévision a rapporté les faits n’a rien arrangé.»

Enflammées. Du coup, Béjaïa et Tizi Ouzou, les deux principales villes de Kabylie, se sont enflammées comme jamais peut-être depuis le début des émeutes provoquées le 20 avril dernier par l’assassinat de sang froid du jeune Massinissa. A Tizi, rapporte le quotidien le Soir,

«des scènes comme celles qui ont vu des gendarmes et des policiers s’acharner sur trois passants n’ont fait que doper les émeutiers sur qui les gaz lacrymogènes n’avaient aucun effet».

Seules les obsèques du jeune Toufik Naâmane, mort au cours de la manifestation de jeudi, ont été l’occasion d’une accalmie. Les heurts ont ensuite repris de plus belle entre brigades antiémeutes et manifestants, faisant au moins quinze blessés. A Béjaïa, les affrontements ont éclaté après l’enterrement ­ auquel assistait une foule immense ­ d’un homme de 35 ans fauché par une voiture de police banalisée vendredi. D’autres heurts ont eu lieu à Azazga (soixante blessés), Maatkas, Mekla et Tigzirt.

Ces émeutes ont, une fois de plus, débordé la Kabylie pour toucher la région de Sétif, mais surtout l’Est, notamment le grand port d’Annaba, ainsi que la région de Biskra, au sud. Ici, c’est la révolte contre l’arbitraire quand un ancien moudjahid (combattant de la guerre de libération), habitué à faire la loi dans sa commune, tire sur des jeunes et les blesse grièvement. A Annaba, ce sont des milliers de jeunes venus des quartiers populaires qui hurlent aux policiers en leur lançant tout ce qui leur tombe sous les mains:

«Nous voulons de l’eau potable, de l’électricité, des routes», «Vive la démocratie», «Nous voulons une Algérie de civils, pas de généraux».

Fossé. L’attitude des autorités au cours de la fameuse marche a mis de l’huile sur un feu qui n’en avait guère besoin. Alors que les témoignages s’accumulent sur leur volonté de la faire dégénérer et de susciter la haine entre les habitants de Kabylie et le reste du pays, la presse privée du week-end dénonce, unanime, «la manipulation dangereuse» et constate que «le pouvoir est prêt à tout pour entraîner le pays dans la guerre civile» (El Watan).

«Le dérapage d’Alger a creusé le fossé entre le pouvoir et ses contestataires, remarque le Quotidien d’Oran. Il a conforté l’extrémisme dans un mouvement qui, jusque-là, s’efforçait d’en brider les manifestations. La tournure prise par la marche d’Alger démontre que des forces s’activent à semer les germes d’une lutte fratricide. Pouvoir et coordination des arch (tribus, qui avaient appelé à la manifestation de jeudi, ndlr) sont responsables de leur avoir donné l’occasion d’en faire la démonstration.»

Ces accusations ont contraint Alger à tenter de se justifier par la voix de son ministre de l’Intérieur, Yazid Zehrouni, qui a accusé les organisateurs de la marche de «l’avoir laissé infiltrer par des casseurs». Une responsabilité que les arch rejettent.

«On s’est servi de voyous, d’indicateurs et de flics déguisés en émeutiers pour casser du Kabyle et saboter la marche»,

estime un de leurs responsables. Une information donnée hier par le Maol pourrait lui donner raison. Ce mouvement d’officiers algériens dissidents affirme que, mercredi, à la veille du rassemblement, quatre-vingts prisonniers de droit commun «ont été libérés de la prison d’El Harrach et conduits dans une caserne de CNS» (l’équivalent des CRS, ndlr). Une chose est sûre: de sérieuses pressions ont été exercées sur des manifestants arrêtés pour leur faire reconnaître qu’ils possédaient des armes blanches.

«Les policiers avaient ramené une dizaine de ces armes, raconte l’un d’eux. Ils ont voulu nous faire signer des procès-verbaux affirmant qu’elles étaient à nous. Certains ont exigé de lire les PV avant de les signer. D’autres, sous la contrainte, l’ont sans doute fait…»

Alger semble en tout cas vouloir saisir l’occasion pour interdire toute manifestation. Affirmant que des «citoyens de toutes les régions font pression sur lui» en ce sens, Zehrouni a «plaidé pour leur suspension».

Hypocrisie. Cette aggravation de la situation a poussé les États-Unis et l’Europe à exhorter les autorités à agir pour mettre fin à la violence. Considérant qu’ils «ne peuvent rester indifférents à la tragédie que connaît l’Algérie», les chefs d’Etat et de gouvernements de l’Union européenne ont, pour la première fois, appelé «tous les responsables politiques algériens à un sursaut et à une initiative politique de grande ampleur, pour surmonter cette crise par le dialogue entre tous les Algériens». En n’interpellant pas le gouvernement, mais «tous» les dirigeants algériens, l’UE semble notamment sortir d’une hypocrisie majeure: celle qui consiste à faire comme si c’étaient des institutions civiles et non des généraux qui décident en Algérie.

José GARÇON, Libération 18 juin 2001