Les Kabyles ont un rôle considérable à jouer dans l’histoire future

Bien loin d’être appelés, comme les Arabes, à disparaître et à se fondre dans le reste de la population, les Kabyles ont un rôle considérable à jouer dans l’histoire future de la partie septentrionale du continent africain. Quel sera ce rôle ? Sont-ils destinés à mettre sans cesse l’œuvre de la colonisation en péril par des révoltes continuelles, ou bien, entrant résolument dans la voie du progrès, voudront-ils appliquer les qualités d’énergie et de persévérance qui les distinguent à poursuivre, de concert avec les Français, le grand travail de civilisation que nous avons entrepris depuis un demi-siècle ? La réponse à cette question est en grande partie entre les mains de l’administration. Si elle sait convaincre le peuple kabyle que son intérêt bien entendu exige qu’il sorte enfin de l’ignorance dans laquelle il croupit depuis des siècles, si elle trouve le secret de l’élever par degrés au-dessus de son état de demi-barbarie et jusqu’au niveau de notre civilisation, elle aura rempli la grande mission que la France s’est donnée ; elle aura couronné la conquête matérielle par la conquête morale, la plus difficile et la plus glorieuse des deux.

A priori cette tâche ne paraît pas irréalisable. Les Kabyles, en effet, ne semblent pas obstinément rebelles au progrès. Pour l’Arabe, la notion même du progrès n’existe pas ; son état social tout entier découle du Coran, et tenter d’y changer quoi que ce soit, c’est porter une main sacrilège sur une institution presque divine. Le Kabyle, au contraire, distingue très-nettement la religion, qui reste pour lui dans le domaine de l’âme et de la conscience, des institutions civiles et politiques qui sont déterminées par l’intérêt général, en dehors de toute considération religieuse. Dès lors, qu’une modification se produise dans les besoins ou dans la situation matérielle de la nation, et elle entraînera forcément un changement dans les lois du pays. Il y a, du reste, des exemples de kanouns qui ont été abrogés, d’autres qui ont été modifiés sous la pression des événements. On voit donc que les Kabyles admettent parfaitement l’idée du progrès ; toute la difficulté consiste à leur faire comprendre que leur situation économique n’est pas parfaite, et qu’il y a utilité pour eux à ne pas rester stationnaires. De même qu’ils se sont mis à cultiver la pomme de terre et la vigne le jour où ils ont vu les colons français tirer un bénéfice de ces cultures, de même ils apprendront tous à lire et à écrire quand ils auront touché du doigt les avantages de l’instruction.

À cet égard, l’administration française est entrée dans une voie où on ne peut que lui souhaiter de persévérer. Ces dernières années, de nombreuses écoles ont été ouvertes en Kabylie. Dans la seule commune mixte de Fort-National, M. Sabatier a organisé sept écoles de garçons dirigées par des maîtres français avec des aides indigènes.

Elles réunissent actuellement huit cents enfants. Ce n’est pas sans peine que ce résultat a été atteint. Les Kabyles, qui possèdent les institutions les plus démocratiques peut-être du monde entier, ont avec cela un caractère éminemment conservateur ; pour ne pas faire en toutes choses ce que leurs ancêtres ont fait, il faut qu’ils soient poussés par un intérêt bien pressant. On comprend les préjuges qu’il a fallu vaincre pour décider quelques parents à envoyer leurs enfants à une école française. Je n’affirmerais pas que la crainte de déplaire aux représentants de l’autorité n’ait influé considérablement sur leur détermination. Quoi qu’il en soit, l’habitude prise par quelques-uns se généralisera quand on verra les jeunes gens instruits dans les écoles obtenir des positions lucratives et honorables. Mais c’est surtout à l’encontre de l’éducation des filles que les préjugés sont vivaces et invétérés. Qu’il soit bon et utile de donner à la femme, cet être inférieur qui n’a été créé que pour satisfaire les passions de l’homme, la même instruction que l’on donne aux hommes qui veulent devenir des savants, est une idée qui n’entrera pas de longtemps dans la tête d’un Kabyle. Dans la crainte peut-être de courir à un échec s’il ouvrait une école publique de filles, M. Sabatier se borne, pour le moment, à recueillir les orphelines de sa commune dans un établissement où il les élève et leur fait donner une instruction primaire. L’administrateur d’Aïn-el-Hammam a été plus hardi ; il a son école de filles ; mais elle ne réunit, m’a-t-on assuré, que les filles de ses employés. Malgré toutes ces difficultés, les jeunes Kabyles apprennent le français avec une facilité surprenante ; ils sont intelligents et retiennent sans peine les leçons de leurs maîtres. Une remarque intéressante a été faite à leur sujet : tandis que les Arabes, bien doués dans leur première jeunesse, voient leur intelligence se nouer en quelque sorte lorsqu’ils arrivent à l’âge de quatorze ou quinze ans, et ne montrent plus, dès lors, aucune aptitude pour l’étude, l’intelligence des jeunes Kabyles franchit sans accident l’âge critique et continue son développement normal. Cette aptitude pour les travaux intellectuels permet de concevoir de sérieuses espérances pour l’avenir de la race kabyle. Si le gouvernement continue à encourager et à développer les écoles primaires, on peut prévoir que dans vingt ans d’ici presque tout le monde parlera français en Kabylie. Alors disparaîtra la principale barrière qui sépare les deux peuples en présence : la différence de langue ; en se comprenant mieux, ils oublieront les sanglants souvenirs qui se dressent entre eux, ils apprendront à s’apprécier réciproquement et prépareront ainsi pour un avenir plus lointain leur fusion définitive.

Ernest Fallot, Aïn-el-Hammam, 17 mars 1884