Lettre de Saïda

En 1881, le journal Le Gaulois envoie en Algérie Guy de Maupassant qui en ramène une série de reportages très critiques sur la réalité coloniale. A chacun de ses articles un colon se plaint au journal en donnant un avis contraire de celui de Guy de Maupassant. Il faut savoir que la qualification d’Algérien était donnée aux colons et non aux autochtones. Suite à la publication d’un article sur les environs d’Oran le journal publie la lettre d’un colon insatisfait.

D’un autre côté, nous recevons de Saïda la lettre suivante, du colon dont nous avons déjà publié une première étude fort remarquée sur l’état de nos possessions africaines. Tout fait prévoir, que d’ici à peu .de temps, et sans autre déploiement de forces, l’insurrection conduite par Bou-Amama sera terminée.

Les points d’eau qui permettaient à l’agitateur de tenir la campagne ont été occupés, tardivement il est vrai par nos troupes, et on suit maintenant la marche du chef arabe grâce aux chevaux morts qu’il laisse derrière lui.
Il perd en ce moment plus de quarante chevaux par jour, et il va se trouver contraint de s’éloigner tout à fait. Les Rezaïna, la grande tribu jusqu’ici fidèle et qu’une mesure vexatoire du gouverneur a poussée à la révolte, viennent d’écrire pour demander l’aman. Leur chef demande simplement qu’on lui permette de s’établir sur un territoire où sa tribu, hommes, femmes et enfants, trouveront à vivre. Il fait remarquer que, chassé de son territoire par l’autorité militaire, il s’est contenté de renvoyer à Saïda, sans les molester, les quelques cavaliers français chargés de l’accompagner.

Laissez-moi, dit-il, des terres où je puisse seulement trouver ma vie avec ma tribu, et je reste votre sujet soumis. L’autorité militaire a répondu d’une façon évasive, attendant des ordres. La tribu est campée en dehors des hauts plateaux, près du désert. Elle attend une solution pour revenir, ou se joindre au chef Si-Sliman, dont l’influence est absolue en tout ce pays, et qui menace en ce moment de mettre sur pied 25.000 cavaliers si on ne lui concède le commandement général du Sahara. À cette condition, il répond de L’ORDRE, peut-être à la façon de Changarnier la veille du coup d’État. Le gouvernement français semble cependant recevoir avec faveur les ouvertures de ce chef.
Tout se borne en ce moment à des escarmouches sans importance.

Hier, quelques rebelles des Hachem, pris par le commandant Dufilhol, un des plus énergique des officiers des corps expéditionnaires, ont été fusillés. Les goums chargés de cette besogne ont tué sans hésiter les simples Arabes, mais ils n’ont point osé exécuter un marabout vénéré dans la tribu.

Ils ont tiré avec des fusils chargés à poudre ; et l’homme, jouant l’illuminé, se proclamait immortel quand un sous-officier de spahis lui a brûlé la cervelle. La défection des Rezaïna rend tout le pays dangereux. On craint à tout moment pour les trains, et aucun promeneur ne peut sortir de la ville sans risquer sa tête.

Les colonnes expéditionnaires restent immobiles, se contentant d’affamer les rebelles. Voici leurs positions :
Commandant Manifaux, à. Frendah.
Colonel Brunetière, à Médrissa.
Commandant DufilhoI, à Tafaroua.
Lieutenant-colonel de Vaucresson, à Marhoum.
Colonel Swiney, à Sfid.
Lieutenant-colonel Duchesne, à RazeI-Ma.

Pendant plusieurs jours. Les dépêches de tous ces chefs de corps n’ont pas varié. On eût dit qu’une seule formule servait à tous.

La voici : « Bou-Amama devant moi. Je l’attaquerai demain. »

Le chef arabe, fort rusé, avait soin de faire défiler devant chaque colonne, mais au loin, quelques comparses, pareils à ces figurants qui reviennent vingt fois sur la scène pour simuler les foules compactes.

Le plus grave de la situation vient de l’abandon des chantiers d’alfa.

Les Espagnols émigrants, seule population de ce pays et de la ville, ont fui, rappelés par leurs consuls. Les propriétaires seuls sont restés. À tout moment, de minuscules navires de guerre espagnols entrent à Oran pour recueillir leurs compatriotes sans ouvrage et les ramener en Espagne.

Quelques rixes ont eu lieu dans le port, amenées surtout par une polémique violente entre L’Écho d’Oran et un journal espagnol local. Cette affaire, du reste, était loin d’avoir la gravité que lui ont donnée certains journaux parisiens comme le XIXe Siècle. La population d’Oran ne s’en est nullement émue. Le massacre des Espagnols par Bou-Amama retarde de dix ans au moins le progrès de la civilisation dans ce pays. Si toute la partie SURE de la colonie doit d’être administrée par un civil, esprit souple et conciliant, toute la contrée où nous nous trouvons réclame ; au contraire, des militaires, et des militaires ayant leur liberté d’action, ne relevant pas d’un gouverneur ignorant, incapable, toujours indécis, hésitant huit jours à prendre une résolution et à signer un ordre, comme l’est cette monstrueuse incapacité qui s’appelle Albert Grévy.

UN COLON, Le Gaulois, 26 juillet 1881

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