12 août 2020

Liberté de la presse : Robert Ménard où es-tu ?

À Paris et dans toute la France, des dizaines de milliers de lycéens ont, deux fois par semaine, manifesté au mois d’avril 2008, pour protester contre la suppression de milliers de postes d’enseignants prévue la rentrée prochaine. Après trois semaines d’un black-out assourdissant sur l’événement dans la presse, et à la sixième manifestation nationale consécutive, les lecteurs attentifs de quotidiens à grand tirage ont découvert un entrefilet, relégué ici ou là en bas de page, qui évoquait pudiquement les manifestations. Le soir même, les téléspectateurs sevrés eurent droit à une furtive séquence d’images qui montrait des nervis, briseurs de grève et casseurs de lycéens, pour faire peur à qui seraient tenté de rejoindre le mouvement.

À Londres, des enseignants ont manifesté le même jour pour préserver leur pouvoir d’achat et ont eu curieusement droit à plus d’égard, voire aux “ honneurs ”, de la presse écrite et des chaînes de radio et de télévision françaises. Est-ce de l’humour ou du flegme français ? Faut-il en rire ou s’en fâcher ? … Cette presse cancanière m’a rappelé, non sans amusement, le “bon vieux temps” d’El-Moudjahid, le célèbre quotidien gouvernemental algérien où j’ai eu le privilège d’exercer. Un jour, comme à l’ordinaire, j’avais proposé un article sur une grève de cheminots à Alger. Comme attendu, sa publication fut refusée pour la raison que “la grève n’existait pas en Algérie”. Quel ne fut mon étonnement de voir le lendemain, à la “une” du journal, ce titre inusité jusque là : “Grève des cheminots…” . Puis, à lire de plus près, cela se passait … au Maroc.

La presse écrite en France, dite “non-gouvernementale”, consacre soudain plus d’espace, à la question soulevée par les enseignants et lycéens, lorsqu’il s’agit de publier la réponse du ministre de l’éducation usant des sempiternels poncifs sur les lycéens “manipulés” et “irresponsables ». Quelques manifestations plus tard, le ministre pourra toujours invoquer un “manque de pédagogie” ou une  « erreur de communication » et d’annoncer la création de nouveaux postes pour lever les “ incompréhensions” et faciliter la “communication et le dialogue social”. Mais où sont donc les journalistes dont la communication sociale est le boulot ?

Robert Ménard, [1] où es-tu ?

Quittons la patrie des droits de l’homme pour celle du leadership du monde libre, du droit sacré à l’information, celle du fameux article 2 de la constitution et du prestigieux prix Politzer, celle qui a érigé un mur de marbre où sont gravés, en guise de légende, les noms des journalistes-martyrs du monde entier, victimes du terrorisme et des dictatures. N’en jetons plus : voilà les USA, en route en 2003 pour instaurer la démocratie en Irak ! Les correspondants des plus grands journaux américains réunis ce matin de janvier, pour la conférence de presse quotidienne, ont dû avoir une envie pressente et irrépressible à satisfaire quand ils ont entendu Ari Fleischer, le porte- parole de la Maison Blanche, leur dire en détachant chaque mot pour être bien compris :

“Je vous le dit, et dites le à vos collègues dans vos rédactions, faites très attention à ce que vous écrirez, faites attention à ce qui pourrez vous arriver à vous et à votre famille”.

Cette scène ahurissante a été filmée par les reporters de la célèbre émission “ Envoyé spécial ” diffusée, le même mois de janvier, par France 2. En une phrase, Ari Fleischer, la voix de la Maison Blanche, s’est rendu coupable de trois crimes ou délits, passibles tous des tribunaux : atteinte au droit à l’information, menaces sur les journalistes dans l’exercice de leur mission, menaces de punition collective de leur famille.

Quelques jours après l’envahissement de l’Irak, une équipe de journalistes a mystérieusement disparu dans une zone entièrement contrôlée par l’armée américaine ; d’autres confrères ont été victimes d’accidents de tirs délibérés, notamment à l’hôtel Palestine à Bagdad, les prenant pour cible ou, comme Patrick Bourrat, journaliste de TF1 et de LCI, renversé sur le bord de la route par un tank américain lancé à vive allure. Sa disparition a suscité plus de contrition et de messages de condoléances que d’investigation et d’articles d’enquêtes, chez ses confrères journalistes grimés pour l’occasion en pleureuses professionnelles.

Robert Ménard, chut ! chut… et ramène tes menottes !

À une question de Guy Bedos à propos des droits des mal-logés, couchés à la rue de la Banque, Rama Yade, secrétaire d’état chargée des droits de l’homme a, le 15 avril 2008, répondu, sur une chaîne câblée en France :

“Je m’occupe des droits de l’homme à l’étranger”.

Est-il utile de préciser : de préférence dans des pays dont le gouvernement est fâché avec le notre ? Alors, il est de bon ton, pour les journalistes imprégnés de cette mission, de se fâcher à leur tour et de partir en croisade pour réclamer ces libertés pour les peuples chinois, cubains, libyen … enfin, tout ce qui leur est refusé à New York, Londres ou Paris ! Des journalistes vous le diront : La censure n’existe pas à demeure ! Si partout ailleurs on censure, à New York, on fait “attention”, à Londres, on ne veut pas “ choquer ” et à Paris, on “ sucre ”. Doux euphémisme pour nommer familièrement la bête répugnante de l’omerta et du mensonge au service du crime et de la rapine. Mais comme on dit dans le jargon journalistique, le lecteur aura corrigé de lui-même.

Robert Ménard, turlututu, chapeau pointu, pourquoi tousses-tu ?

Est-ce que les moines tibétains voudraient bien, à leur tour, nous renvoyer l’ascenseur et réclamer pour nous la liberté qu’ils n’ont pas, en agitant leurs moulins à prière pour un monde meilleur ? Tout le monde aura compris, Robert Ménard, que tu demandes en vérité pour les journalistes français ce dont sont privés si “cruellement” nos confrères chinois et moi pour mes confrères américains, l’exercice difficile d’un métier sans les “confidences” et la “protection” de “gorge profonde”. Attendre ou s’insurger ? Telle est la question qui doit tarauder la conscience de l’honnête journaliste. Devons-nous attendre que les journalistes chinois se réveillent, battent le pavé de la Place Tien An Men et, en faisant grand bruit, nous libèrent ? Devons-nous plutôt nous inspirer de l’insurrection, en 1986 à Paris, des prostitués du boulevard Saint Denis et de leur célèbre porte-parole Ulla, pour nous libérer des “protecteurs” qui tiennent la presse et les journalistes sous leur coupe ?

Ulla, où es-tu ?

Par Abdenour Dzanouni Journaliste [2]

Notes

[1] Directeur de Reporters sans frontières

[2] , fondateur du Mouvement des journalistes algériens