1 octobre 2020

Malika Mokeddem : L’éternelle rebelle marque une pause

Malika Mokeddem nous revient avec Je dois tout à ton oubli. Un livre où il est une fois de plus question de mémoire. Un texte, qui même différent par rapport à l’ensemble de son œuvre, vient nous rappeler une certitude chez cette auteure : l’écriture n’est rien en dehors de l’expérience qui la fait naitre. Elle est l’illustration d’une démarche à travers des lieux que surveille le temps sous l’œil vigilant de l’écrivain.

A chacun son obsession. Pour Malika Mokeddem, c’est incontestablement l’enfance. Sans elle, rien ne peut se dire, rien ne peut s’écrire. Car elle est le point de départ. Elle est la cicatrice qui, même négligée, reste l’unique salut qui apaise les fatigues de l’adulte et lui donne les moyens de sa propre autopsie. Elle est le corpus initial maintenu ferme pour tout expliquer ou presque. Le rempart contre tout risque de déracinement ou de perdition.

Cette constante peut être généralisée à l’ensemble des romancières algériennes. Des pionnières comme Marguerite Taous Amrouche ou Assia Djebbar jusqu’aux dernières « découvertes » que sont Layla Marouane et Nina Bouraoui, Le recours à la mémoire demeure autant un constat ravageur qu’un simple retour au passé. Dans une société où, de génération en génération, les femmes se passent le témoin de la méprise subie comme héritage, l’écriture reste figée, victime du temps stérilisé, du temps suspendu comme une malédiction parce que géré par un homme d’une espèce singulière ; un homme zombie incapable de faire un pas en avant sans en faire dix en arrière. L’écriture crée son propre cloître tout en poussant les murs de l’emprisonnement. La narration est linéaire, répétitive et auto mutilante même lorsqu’elle tend avec hargne à rechercher ce qu’il y a de plus beau dans les entrailles des mots, dans le sillage des phrases ou plus amplement dans le débit narratif qui se veut structure.

C’est cette structure rêvée que veut squatter Malika Mokeddem pour fuir l’impossible : les souvenirs têtus, les blessures ensevelies par les blessures, la méchante mémoire dont il faut se saisir une fois pour toute afin de finir avec les remords, les non dits, les soussem, ouech derti et autre ouine kounti ya celle qui risque de déshonorer la smala.

Mokeddem n’arrondit pas les angles ! Elle ne triture pas dans le but de trier. Si vous lui dites : A chaque tas ses propres déchets. Elle ne vous répondra pas. Elle jette le bébé avec le reste. Depuis ses débuts, Malika – comme son prénom l’indique – ne tergiverse pas. Elle décide : Prendre le mal à la racine. Et le mal pour elle est en nous et il est temps de le vomir. Pour cela, elle n’hésite pas à étaler sa vie tel un inventaire à rectifier. Fouiller dans ce qui reste et nommer les victimes et les bourreaux afin de dessiner un espoir de vengeance. Cette quête revient dans tous ses écrits. Pour mieux prendre sa revanche, il faut inlassablement assiéger les compromis, les doutes et autres embûches dressés sur le chemin de la liberté.

L’on comprend pourquoi certains lettrés pensent que lorsqu’on a lu un livre de Mokeddem on a tout lu ! C’est cette obsession de partir de soi pour redéfinir les limites de la question qui les induit en erreur. Tout à fait aux antipodes de la démarche masculine du roman algérien qui se veut totale jusqu’à noyer les dangers que risque de dévoiler le détail. A juste titre, Mokeddem se dévoile – un peu à la manière de Bataille, Kosseiri, Carver ou Djian (que des hommes) comme entité subjective en parfait contraste vis-à-vis du correctement correct afin de laisser planer le doute, agrandir le trou noir des tabous collectifs et poser les questions dans le sens opposé à la logique dite sociale. Elle écrit et « balance » à contre courant du procédé adopté par ceux qui se contentent, dans leurs romans de velours, de demeurer spectateurs, rarement compromis mais essentiellement donneurs de leçons.

Elle appartient à cette génération qui n’a pas hésité à braver les interdits, parfois à son corps défendant et n’a pas attendu les grands discours pour comprendre que l’indépendance, privée de totale liberté, reste un acquis boiteux, un objectif dévié de sa trajectoire initiale. Cette femme médecin n’a pas attendu qu’on égorge impunément des enfants pour annoncer et mener son combat personnel contre l’obscurantisme. Elle n’a pas attendu non plus le moyenâgeux code de la famille pour s’insurger contre la condition honteuse dans laquelle on emprisonne la femme algérienne.

Quand le mal est profond la question de le contenir se confond avec l’espoir de reporter la confrontation directe avec la vérité. C’est grâce à la lecture que Malika Mokeddem a résisté au poids des traditions familiales contraignantes et c’est par l’écriture qu’elle revient les confondre et leurs demander des comptes. Les paragraphes qu’aligne l’auteure échappent à toute analyse structuraliste. L’actant se reconnaît dans les adjuvants cachés derrière le miroir. Le narrateur nargue le récepteur, le pousse à bout, le provoque, le secoue et le réveille afin qu’il cesse de suivre machinalement le tracé des lignes et devienne enfin un lecteur sensible à ce qui défile derrière les mots de la colère.

Cette colère, devenue exercice de style chez Malika Mokeddem nous autorise à taire les imperfections qu’elle commit en tant qu’écrivain. Elle ne sort pas des livres pour nous faire rentrer dedans. Plutôt elle rentre entièrement dans ses récits comme gardienne de temple, installe son arrogance, affûte ses armes et nous attend. Depuis Leila Baalabaki et Ahlam Mostaghanmi nous n’avons pas lu autant de sérénité sous une plume impudique. Elle n’écrit pas pour geindre. La catharsis par les mots nécessite la provocation. Quitte à tordre le cou aux convenances. Point de morale. Mais pas question de rester hébétée parmi les troupeaux de vaches qui regardent passer le train. Quand rien ne va, il est plus que salutaire d’aller voir ailleurs. Tenter de comprendre par le biais de l’autre ce qui ne tourne pas rond chez soi.

Comme un fou que l’ensemble exclu, Mokeddem se crée son propre monde. Dans la réalité comme dans la fiction. La jonction entre les deux mondes se fait à travers la lecture, puis l’écriture et l’exil. Et plus tard par le biais de l’exil dans l’écriture. Cette manie de refaire constamment le même voyage, de « L’interdite » jusqu’à ce dernier titre en passant par « La transe des insoumis », tout en traînant le même baluchon de la misère algérienne, montre du doigt l’étrange singularité de l’Algérien quant à son rapport avec l’exil comme identité. Il n’a pas besoin d’aller ailleurs pour se sentir étranger. Il se charge lui même, semble nous dire l’auteure, de s’auto exclure. L’exil criard et démonstratif de Malika Mokeddem se lit en filigrane même chez nos écrivains qui n’ont jamais quitté le pays : parfois sublimé, souvent contourné mais jamais très loin comme une inévitable tentation.

Que ce soit à Oran ou à Monpellier, à Alger ou à Paris le langage de la romancière est invariable. Sa dégaine aussi. Elle ne débarque pas pour s’extasier devant les prouesses de l’autre mais vient en conquérante et s’empare de ce qui lui revient de droit. C’est cette manière d’habiter son personnage qui fait d’elle une femme et une écrivaine à part.

Même lorsqu’elle évoque une femme qui fume, qui boit ou qui fait l’amour, elle s’approprie le geste. Elle saisit la cigarette, l’allume et s’imagine fumer ouvertement en Algérie. En public. Idem pour le reste des interdits. Elle n’hésite pas non plus à dévoiler ses amours, ses déceptions, ses rêves, ses fantasmes, ses débats, ses ébats, ses larmes, ses jouissances et son ras le bol.

Rares sont les écrivains algériens chez qui on retrouve pareille insouciance vis-à-vis de l’interdit. Peut-être chez Wassiny, Ladraa, ou les inoubliables Djaout, Mimouni et Bellahcene. Des écrivains de la même génération qui très tôt ont compris le devoir pour l’écrivain de hisser sa littérature au niveau de sa conscience et de son courage. On le lit dans leur indifférence affichée face aux canons sacrés de la narration ronronnante longtemps maintenus comme règle par des écrivains frileux. On le décèle à travers les thèmes peu coutumiers auxquels ils se sont attaqués.

Certes, nombreux sont les romanciers qui ont tenté de sortir l’écrit de sa sclérose et sa léthargie mais toujours en confiant la tache aux personnages et ainsi respecter la neutralité et l’auto censure. Mokeddem prend le chemin inverse. Elle commet les actes, s’empare du discours et grossit le trait, La symbolique ne vient pas du néant. Elle émane des vérités qui nous entourent.

L’exil n’est pas automatiquement synonyme de reniement. L’auteur ne rejette pas son pays, ni Oran sa ville ni Kenadsa son lieu de naissance. Elle s’insurge à sa manière contre ceux qui ont confisqué l’indépendance de l’Algérie, contre ceux qui ont travesti sa ville, jadis perle joyeuse, contre le joug des traditions familiales qui l’ont contrainte à la fuite. Contre ce voyeurisme collectif qui lui reproche à elle « l’arabe » de s’afficher avec un Kabyle, contre cet islam tronqué qui persiste à programmer la vie des femmes et des hommes dès leurs naissances.

Son exil a commencé dans d’autres Kenadsa. Dans un désert encore plus lointain et plus ténébreux. Ce désert d’où nous vient ce rituel d’exciser la femme du cerveau et de réduire la valeur de l’homme à sa capacité d’applaudir l’acte barbare. Malika Mokeddem va au loin pour mieux apprécier les liens qui la rattachent aux siens. Elle va ailleurs, désireuse de consommer goulûment et sans retenue ce qu’on lui interdit chez elle. Mais à chaque fois le paradis a un goût amer et l’appel de la terre revient et met fin à l’errance.

De l’injustice à la révolte il n’y a qu’un pas. L’écriture pour la femme algérienne reste un moyen de se connaître et de comprendre d’où vient la douleur. Elle lui donne la possibilité de s’armer pour mieux rentrer dans la bataille. Hier dans le maquis, elle a prouvé, avec courage et patience, qu’elle était l’égale de ce héros d’homme devenu vaniteux. Aujourd’hui, elle semble prête avant lui et un chouia plus consciente de ce qui menace l’équilibre social et culturel. Oui, l’espoir est mince mais présent. Cette espèce de khoroto algérien (Arabe, Kabyle ou autres) peut encore se réveiller et produire des miracles. Il suffit de continuer à le secouer …et Malika Mokeddem le fait avec panache et conviction.

Cette « tigresse » des mots n’arrive au roman, au sens luckasien du terme, qu’avec ce présent livre. « Je dois tout à ton oubli » est ce qu’on appelle un roman abouti, convaincant. Et de nouveau, il s’agit de mémoire, donc de retour à l’enfance. Remonter les marches vers soi même toujours avec le même soin de l’auto-analyse mais en installant une recherche de style au cœur du récit

Jusque là, l’urgence du message a systématiquement pris le dessus sur la manière chez Mokeddem. Cette fois ci, elle semble répondre à ceux qui doutaient qu’elle pouvait encore surprendre. Et autrement qu’avec sa ténacité de femme rebelle. L’interdite a fini par se frayer son chemin vers la littérature. Elle prend le temps de nous livrer des mots ciselés, des phrases corrigées, des paragraphes aimantés et une ponctuation qui n’a rien à envier à une Sagan bien inspirée.

Dans ses récits précédents, le souffle poétique propre à l’auteure apparaissait en intrus au sein d’une composition narrative linéaire parfois menacé de platitude. On ne peut oublier la poésie qui accompagne les langages de Dalila, l’évocation de Targou et les descriptions du désert et des mers. Une poésie qui, même surgissant en flashs, joue et pèse énormément dans la cimentation de la trame narrative.

Dans son dernier roman le mot est dit, Malika Mokeddem ramasse ses souvenirs et les intègre dans la construction esthétisante du texte. Tout en maintenant sa hargne de femme révoltée, elle fait un appel d’air à la sagesse. L’insoumise Malika (le personnage bien sûr) laisse place à l’intrigante Selma. La fougue s’estompe devant l’équilibre de la femme qui est revenue de tout. Même si ce tout se résume malheureusement à un maléfique constat que nous faisons, en même temps que l’auteure, du temps résigné, davantage régressif, quand il n’est pas tout bassement repoussant et nauséabond.

Le point de départ du récit est une image suspecte du présent qui, en renvoyant l’esprit et la mémoire à une autre image plus terrifiante du passé dicte à l’auteure la démarche à suivre. Le reste est question de poétisation de ce corpus douloureux. Une manière d’atteindre la globalisation esthétisante avec un nombre réduit de personnages mais avec une totale maîtrise de la distance qui sépare le destin de ses personnages de celui de soi même. Une démarche qui a déjà sourit à d’autres romanciers algériens et qui là se confirme : Malika Mokeddem est depuis sa naissance écrivain. Elle devient aujourd’hui une référence.

Kader RABIA

 

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