23 septembre 2020

Pourquoi la Kabylie n’a jamais formé une nation ?

La Kabylie n’a jamais eu réellement d’existence nationale. Elle n’a jamais été une Nation au sens politique du terme. Pour preuve, autant que l’on peut remonter dans l’Histoire, aucun drapeau n’a fédéré le peuple kabyle. Notre terre n’a jamais connu une unité nationale ; elle n’a jamais eu ni président, ni souverain, ni bannière, ni armoiries. Elle n’a toujours été qu’un conglomérat de tribus sans fondement national commun. Pour cause, le système tribal qui a de tout temps régi les Kabyles. Chaque taddart était une petite république ; chaque taddart était souveraine. Il est erroné de dire que la taddart est un village. Le village n’est qu’une « agglomération rurale caractérisée par un habitat plus ou moins concentré, possédant des services de première nécessité et offrant une forme de vie communautaire ».

La tribu, c’est plus complexe, elle est « une formation sociale basée sur des liens de parentés, spécialement des familles ayant une même ascendance. Ainsi, plusieurs clans familiaux vivant sur un même territoire peuvent configurer une tribu, et plusieurs tribus un groupe ethnique ». Les gouvernements des tribus peuvent être un chef de tribu « aqeru n taddart » ou une sorte de conseil de tribu “tajma3t”, qui représente la tribu et est généralement composée 3de personnes âgées et sages. » Donc, il faut comprendre que taddart est une tribu.

Comme cela est mentionné au-dessus, la tribu a son propre gouvernement, mais également sa propre juridiction. D’ailleurs, jusqu’à nos jours, dans certaines taddart, si malheur vous arrive, il vous est interdit d’aller porter plainte sans passer par tajma3t, sous peine de recevoir une amende lxetya. Par exemple, si une femme se fait violer, elle aura l’obligation de se soumettre avant tout à la “justice” de taddart. Mais taddart qui puise sa juridiction dans un kanoun archaïque tentera d’étouffer l’affaire ou essayera de la marier avec son violeur.

Cette autonomie sociojuridique de la tribu kabyle fait jubiler le MAK qui croient naïvement ou bêtement que ce rejet de l’autorité algérienne vient d’un sentiment patriotique kabyle hostile à « la main étrangère » algérienne. Une erreur. Une grave erreur de pensée. Taddart rejette l’autorité algérienne, car ne reconnait que son autorité tribale. Même en cas d’existence d’un État kabyle, les taddart de Kabylie refuseront l’autorité kabyle. La tribu ne connait qu’un seul nationalisme : le nationalisme de la tribu. Pour la tribu, l’État c’est la tribu. C’est ce phénomène que Mammeri a appelé « l’incapacité berbère à l’existence nationale » .

Ce système tribal a causé plusieurs guerres et conflits entre tribus kabyles ; la « taddart d’en haut » faisait la guerre à « taddart d’en bas » et vice versa. Dans ce maudit système, on ne se bat que pour sa tribu ; la nation, la patrie, on ne connaît pas. Le pire, c’est que la ville et l’espace urbain sont considérés comme étant des territoires allogènes. « la ville ne fait pas partie de l’imaginaire sociopolitique kabyle », pour reprendre un passage dans la thèse de anthropologue Nassim Amrouche. Comme vous le savez, comme vous le vivez, la discrimination tribale et l’endogamie entre villageois sont encore d’actualité…

Le tribalisme est un mécanisme archaïque qui annihile le sentiment d’une appartenance commune. Je vous donne un exemple frappant : dans tous les pays du monde, le mot “étranger” renvoie à une personne qui vient d’un autre pays. Chez les Kabyles, un étranger, “averani”, c’est l’individu qui vient d’une autre « taddart« . Cette mentalité a empêché et bloqué plusieurs projets en Kabylie. Cela va des simples routes aux complexes touristiques. Les taddartois descendent, les haches à la main, afin d’empêcher d’autres Kabyles (considérés comme « ivaraniyen”) de mener à bien leurs investissements économiques. Des investissements qui auraient rapporté emplois et richesses pour les taddartois.

Vous voyez maintenant où se situe le problème ?

Le kabylisme essaye de réhabiliter quelque chose qui n’a existé que dans l’imaginaire collectif. La rhétorique affirmant que ce sont les Français qui ont fait perdre à la Kabylie sa souveraineté n’est que mythe. Avant l’arrivée des « colons français », les Kabyles écrivaient en langue arabe. Ils étaient arabisés. Ils étaient dénués de tout repère identitaire kabyle ou berbère. « C’est grâce aux Pères Blancs que j’ai pu découvrir mon identité », ce furent les mots de Matoub Lounès. Au moins lui, il a eu le courage d’assumer. Tous les travaux autour de la question kabyle ont été réalisés par les Français. Mouloud Mammeri n’a fait que poursuivre l’œuvre des Pères-Blancs. La Tadart a emprisonné le Kabyle en le ligotant, l’empêchant ainsi d’écrire sa propre histoire.

La Nation kabyle, c’est un travail de construction et non pas de “réhabilitation”.

Où veux-je en venir ? Les mêmes facteurs reproduisent les mêmes résultats. Si on garde le système tribal laissé par nos ancêtres, la Nation kabyle ne verra jamais le jour. C’est un système à abolir. Le découpage administratif est également à revoir. Nous devons tuer le « taddartisme » et homogénéiser la Kabylie. Nous devons en finir avec le « nationalisme de la tribu ». Le Kabyle doit sortir de la mentalité de Tadart et embrasser la cité, la patrie. Combattons pour un intérêt suprême qui dépasse taddart, combattons pour la grandeur, combattons pour la Nation. La tadart doit devenir un simple village. Une future commune.

C’est en cassant les œufs que l’on fait des omelettes ; c’est en cassant les tribus que l’on fait une nation.

« Une société tribale, c’est une poussière de petites énergies qui n’ont généralement rien de commun » Mouloud Mammeri

Djafar Khenane, 30 septembre 2019

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