25 septembre 2020

Repas durant la campagne de Kabylie de 1871

Après avoir admiré le beau vallon qu’arrose la fontaine et la luxuriante végétation qu’elle y en­tretient, je me hâtai de retourner au camp. L’ascension était d’autant plus pénible qu’il fallait tout à la fois gravir une pente très rapide et s’ouvrir un passage dans un fourré d’arbustes épineux. Quand je fus au sommet de la crète, j’aurais eu bon besoin des rafraîchissements que je laissais derrière moi ; mais il n’y avait pas moyen de s’en procurer sans s’échauffer ; car l’eau que l’on montait au camp n’était plus fraiche en y arrivant. Comme il n’était que dix heures du matin, et que nous avions fait tout au plus une douzaine de kilomètres, je croyais que nous étions seulement à la grand’halte, mais on me dit que notre première étape était faite et que nous devions coucher en ce lieu. En attendant notre muletier, qui n’était pas encore arrivé, nous allâmes choisir un emplacement pour y dresser notre tente. Nous trouvâmes encore près des zouaves une place inoccupée ; un de ces actifs soldats l’eut bientôt débarrassée de broussailles, aplanie et couverte d’une litière de diss, sommier peu moelleux ; autant eût valu coucher sur un tas de chènevottes ou sur des brins d’osier.

Le même zouave se chargea de la cuisine qui fut bientôt faite ; notre potage consistait en pain coupé et assaisonné de gruyère râpé, le tout trempé dans l’eau chaude ; une boite de sardines fit le plat de résistance, et une larme de kirsch nous tint lieu de dessert.

Il fallait bien se donner un peu d’exercice pour digérer ce repas substantiel ! Nous allâmes nous promener au hameau de Markout ; c’étaient les premières maisons des indigènes que nous pussions visiter ; les habitants s’étaient enfuis emmenant leur bétail, mais ils avaient laissé leurs poules dont nos zouaves et nos tirailleurs firent leur profit. Ces sales et pauvres chaumières avaient des parois tantôt en branches d’arbres, tantôt en joncs enduits de terre glaise et même de bouse de vache ; le toit de paille ou de roseau était supporté par une charpente extrêmement légère, en bois non équarri ni dressé, et reposait sur une fourche plantée au milieu du bâtiment. Ces maisons peu élevées, peu spacieuses, et presque sans autre ouverture qu’une porte basse et étroite, par où l’on ne pouvait passer sans se courber, étaient disposées par groupes ; il y en avait généralement plusieurs dans une même cour, et celles-ci, quoique appartenant à une mème famille, étaient généralement séparées l’une de l’autre soit par un mur, soit par une palissade, indices du caractère jaloux des maîtres du logis. Partout des haies de cactus ou d’épines pour clore les propriétés ; des rues tortueuses, étroites, et remplies d’immondices ; pas d’espace, pas de jour ; hommes, femmes et enfants, bétail, tout vit entassé dans la même pièce, à peine divisée en compartiments par de minces cloisons. On y est serré comme sous une tente, et l’on n’a pas la ressource de se transporter facilement ailleurs, quand la vermine s’est emparée de la place.

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