7 juillet 2020

Tamazgha revisitée ou l’avancement de la cause kabyle

À l’heure où la question kabyle est à l’actualité parce que Ferhat Mehenni, président du MAK, plaide l’autonomie de la Kabylie à l’ONU puis déclare, depuis Montréal, la Kabylie autonome, il convient de revisiter le concept de “Tamazgha”, d’en définir les caractéristiques et ainsi établir s’il est encore recevable de lier “Tamazgha” et la cause berbère à la cause kabyle.

Définition de “Tamazgha”

“Tamazgha” est un néologisme utilisé par les militants berbéristes pour désigner le “monde berbère”, c’est-à-dire ce qui constitue selon eux la patrie historique du peuple berbère. Il comprend l’ensemble de cinq pays (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et Mauritanie), et partiellement quatre autres pays (nord du Mali, nord du Niger, une partie de l’ouest de l’Égypte, les territoires espagnols de Melilla, Ceuta et les Îles Canaries). “Tamazgha” a été créée par des militants berbéristes kabyles. Il est l’expression du nationalisme berbère puisqu’il affirme l’existence d’une nation et d’un peuple unis transcendant les sous-groupes berbères et les frontières géopolitiques actuelles.

I- “Tamazgha” et Arcadie, établissement d’un parallèle

L’Arcadie est une région de Grèce qui, dans la poésie bucolique latine et hellénique, était représentée comme le pays du bonheur, le pays idéal. La poésie antique, comme Virgile dans les Bucoliques ou Ovide dans les Fastes, décrivait l’Arcadie comme un lieu primitif et idyllique peuplé de bergers, vivant en harmonie avec la nature. L’Arcadie est restée ce symbole d’un âge d’or, un monde riant où les pastorales constituent le principal divertissement musical. Cette contrée mythique a engendré bien des spéculations. Ceci s’explique d’une part par l’éloignement soit dans l’espace, dans le temps ou tout simplement un éloignement intellectuel. Ces spéculations ont engendré l’idéalisation.

Le concept de “Tamazgha”, si pour un temps était nécessaire pour constituer un groupe cohérent face à la puissance coloniale, est, je pense, aujourd’hui, largement dépassé. En effet, revendiquer une appartenance à “Tamazgha” et par là même son « amazighité » laisserait sous-entendre que “Tamazgha” serait un lieu avec une unité tout d’abord, linguistique, puis éventuellement religieuse, et enfin un lieu où la distance entre les individus serait quasi nulle, ce afin de permettre la libre circulation des biens, des idées, et des personnes. Aujourd’hui, force est d’admettre que le concept de “Tamazgha” d’abord pensé afin de faire face à la machine coloniale française, est devenu une tentative de résistance à l’idéologie arabo-musulmane venu remplacer le pouvoir français. Afin de comprendre “Tamazgha”, il convient de s’interroger sur l’unité linguistique. Celle-ci existe-t-elle en “Tamazgha” ? Deux réponses s’offrent à nous. Dans l’affirmative, elle est arabe. Dans la négative, des langues entrent en compétition. L’unité religieuse, elle aussi, doit être questionnée. L’unité est représentée par l’islam. L’islam, est-il “amazigh” ?

Quant à la libre circulation… Avez-vous tenté de passer la frontière algérienne pour entrer au Maroc ? Vous vous rendrez compte que cette libre circulation est illusoire. “Tamazgha” n’existerait-elle donc pas ? Tout comme l’Arcadie, cette terre symbolique, “Tamazgha”, n’existerait-elle que dans l’esprit de ceux et celles en souffrance d’un espace idéalisé, lointain dans le temps, dans l’espace et dans l’esprit et où pourrait s’inscrire une culture à laquelle on aurait donné le nom de “amazigh” ?

Sous l’éclairage du rapprochement de ces deux concepts, découle l’idée même qu’il serait réaliste aujourd’hui de parler de kabyles, chaouis, touareg, chleuhs. Certains pourraient soutenir que ces peuples forment ce qu’on appelle les “amazighs” ou “Imazighen”. Alors me vient à l’idée de définir la notion de peuple. Même langue ?… Je n’en suis pas si certaine… Cousine sans doute ! Diriez-vous d’un italien qu’il est français ? Ou d’un anglais qu’il est espagnol ? Ils vivent pourtant dans un espace géographique qui, lui, justement permet la libre circulation des individus par exemple et qui affiche quelques cohérences ne serait-ce que économiques, politiques… Je dis bien « quelques ». La France est marqueur d’identité, l’Europe ne l’est pas, trop de diversités (en 1er linguistique). De même, la Kabylie est marqueur d’identité, “Tamazgha” ne l’est pas… Aucune cohésion, aucune unité ni linguistique, ni religieuse. La cohésion existante renvoie à l’arabe et à l’islam. Or, “Tamazgha” est censée être le pivot de la résistance anti-arabe.

II- Nécessité d’une évolution du berbérisme vers la kabylité

Pour démontrer la nécessité de l’évolution du berbérisme vers la kabylité, nous prendrons l’exemple de l’évolution du mouvement de la Négritude vers la Créolité.

Quand en 1935, Aimé Césaire, entouré de Léopold Sedar Senghor, Léon Gontran Damas, Guy Tirolien, Birago Diop et René Depestre initient le mouvement que l’on connait sous le nom de la « Négritude », ceux-ci ont à l’esprit la création d’un mouvement anticolonialiste. Ce mouvement influença nombre de personnes proches du « Black Nationalism » et s’étendant bien au-delà de l’espace francophone. Dans les années 90, Aimé Césaire rencontrait Patrick Chamoiseau, théoricien de la créolité au cours d’un débat sur la question de l’évolution de la notion d’identité et appartenance culturelle. Il en est ressorti que ce qui est écrit est vrai et recevable pour une époque et qu’au fil du temps, cette vérité alors établie mérite d’être revisitée. En effet, tandis que le contexte socio-culturel, la réalité linguistique, politique, économique changent, les vérités alors posées posent des concepts désuets et distordus par rapport à des situations nouvelles. Ceci car les enjeux ne sont plus les mêmes. Certes, les travaux de recherche, la pensée restent un capital, un acquis mais doivent évoluer et être revisités afin de servir seulement de tremplin et ouvrir vers de nouvelles perspectives. La négritude garde toutes ses lettres de noblesse, toutefois, les contextes ayant changé, évolué, elle laisse place à la créolité qui répond davantage aux problématiques du moment.

Alors, “Tamazgha”, réponse berbériste, ne serait-elle plus que cette Arcadie Nord-Africaine : un symbole aux dimensions largement idéalisées ? Dans l’affirmative, et étant accepté que le contexte de la colonisation ayant disparu alors le symbole de « Tamazgha » devient ipso facto irrecevable dans la Kabylie du 21ème siècle. Il conviendrait alors de se tourner vers un nouveau champ de recherche afin de développer de nouveaux paradigmes qui prennent en compte les revendications nouvelles. C’est à ce titre qu’il me semble plus qu’une nécessité urgente de redéfinir les terminologies des revendications culturelle et politique et remplacer berbérisme par kabylité ainsi que “Tamazgha” par Kabylie.

Conclusion

À la lumière de notre analyse et dans une démarche de reconnaissance identitaire à laquelle est liée une avancée de la cause kabyle, il conviendrait de soutenir le bannissement du concept de “Tamazgha” désormais tombé en désuétude.

Le champ de la kabylité restant à être exploré dans toutes ses dimensions : linguistique, socio-culturelle, politique et économique.

Brigitte Jacob Hamitouche

 

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