Ibn al-Rawandī, philosophe perse méconnu

Al Rawandi (827 ?– 911 ?) était un libre penseur d’origine perse. Il fut un membre important de l’école mutazilite. Il y cultiva un fort scepticisme. Dans ses écrits, il visait l’islam et la religion en général.
Aucun de ses livres ne lui a survécu. Son ouvrage le plus célèbre est le Livre de l’émeraude (Kitāb al-zoummourroud). Le titre renvoie au prétendu pouvoir de cette pierre qui aurait la réputation d’aveugler les vipères, la vipère symbolisant ici les religions prophétiques.

De nombreux extraits de ce livre se trouvent dans Kitāb al-Intṣiār, écrit par al-Khayyāt, paru en 882.

Al Rawandi était un élève d’Abu Isa al Warraq, un manichéen. S’il est très critique vis-à-vis de l’islam, de ses rites, des miracles, et même du pèlerinage à la Mecque, des interdits alimentaires, il ne remet pas en cause l’existence de Dieu. Il pense que la raison suffit pour mener l’humanité à la vérité, c’est-à-dire à Dieu.

Ibn al-Rawandi pointe les contradictions du Coran :

« loin d’être inimitable, c’est une œuvre littéraire de qualité inférieure, car il n’est ni clair, ni compréhensible, ne possède aucune valeur pratique et n’est certainement pas un livre révélé. »

Selon le poète sceptique al-Maʿarrī, Ibn al-Rawandī se serait adressé ainsi à Allah :

« Tu donnes à l’homme les moyens de vivre comme le ferait un vieux pingre. Un homme eut-il fait un tel partage, nous lui aurions assurément dit : “Tu nous as escroqué”. »

Il met aussi en doute les miracles attribués à Mahomet, souvent basés sur un seul témoignage. Il poursuit par une critique radicale de toutes les prophéties :

« Il est évident pour nous, comme pour nos adversaires, que la raison est le bien le plus précieux que Dieu a légué à la créature et qu’il est l’instrument par lequel l’homme connaît son Seigneur et ses bienfaits et qui valide les commandements et les interdits, les attraits et les menaces (…). Si le Prophète vient pour confirmer ce que la raison connaît comme bon ou mauvais, licite ou illicite, alors nous considérons sa mission comme nulle et ses preuves inutiles, car la raison nous suffit pour le savoir. Si sa mission contredit les conclusions de la raison, nous rejetons alors le prophète (…). Ce qui est inadmissible dans la prophétie, c’est qu’elle te force à suivre un être humain en tout point semblable à toi, ayant comme toi une âme et une raison, qui mange ce que tu manges et boit ce que tu bois (…). Elle fait de toi un objet dont il use à son gré, un animal à son ordre ou un esclave à son service. Qu’a-t-il [le Prophète] de plus que toi, quel mérite a-t-il sur toi et quelle est, enfin, la preuve de la véracité de son message ? »

Dans d’autres écrits, il rejette l’idée du mal et de la douleur comme justification d’une punition divine ; il conteste une création du monde à partir de rien ; il refuse l’idée de l’immortalité de l’âme…

À la suite de toutes ces prises de position, il finira par être chassé par les mu’tazilites eux-mêmes en même temps qu’Abu Isa al Warraq. Il se rapprochera ensuite des chiites et de courants non-musulmans (manichéens, juifs et peut-être chrétiens).

Ce qui est le plus remarquable chez lui, c’est sa liberté de pensée, sa faculté à interroger l’ordre établi, sa pugnacité à le contester quand il le juge opportun.

Ce qu’il convient aussi de ne pas oublier, c’est l’importance du contexte, c’est-à-dire ce mutazilisme institué par Al Mamun qui permettait cette liberté d’expression.

Al Rawandi finira par quitter Bagdad pour échapper à la persécution.

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