Défense de l’intelligence

« Nous ne ferons rien en effet pour l’amitié française, si nous ne nous délivrons pas du mensonge et de la haine. Dans un certain sens, il est bien vrai que nous n’en sommes pas délivrés. Nous sommes à leur école depuis trop longtemps. Et c’est peut-être la dernière et la plus durable victoire de l’hitlérisme que ces marques honteuses laissées dans le cœur de ceux mêmes qui l’ont combattu de toutes leurs forces. Comment en serait-il autrement ? Depuis des années, ce monde est livré à un déferlement de haine qui n’a jamais eu son égal. Pendant quatre ans, chez nous-mêmes, nous avons assisté à l’exercice raisonné de cette haine. Des hommes comme vous et moi, qui le matin caressaient des enfants dans le métro, se transformaient le soir en bourreaux méticuleux. Ils devenaient les fonctionnaires de la haine et de la torture. Pendant quatre ans, ces fonctionnaires ont fait marcher leur administration : on y fabriquait des villages d’orphelins, on y fusillait des hommes en pleine figure pour qu’on ne les reconnaisse pas, on y faisait entrer les cadavres d’enfants à coups de talon dans des cercueils trop petits pour eux, on y torturait le frère devant la sœur, on y façonnait des lâches et on y détruisait les plus fières des âmes. Il paraît que ces histoires ne trouvent pas créance à l’étranger. Mais pendant quatre ans il a bien fallu qu’elles trouvent créance dans notre chair et notre angoisse. Pendant quatre ans, tous les matins, chaque Français recevait sa ration de haine et son soufflet. C’était le moment où il ouvrait son journal. Forcément, il est resté quelque chose de tout cela.

Il nous en est resté la haine. Il nous en est resté ce mouvement qui l’autre jour à Dijon, jetait un enfant de quatorze ans sur un collaborateur lynché, pour lui crever le visage. Il nous en est resté cette fureur qui nous brûle l’âme au souvenir de certaines images et de certains visages. À la haine des bourreaux, a répondu la haine des victimes. Et les bourreaux partis, les Français sont restés avec leur haine en partie inemployée. Ils se regardent encore avec un reste de colère.

Eh bien, c’est de cela que nous devons triompher d’abord. Il faut guérir ces cœurs empoisonnés. Et demain, la plus difficile victoire que nous ayons à remporter sur l’ennemi, c’est en nous-mêmes qu’elle doit se livrer, avec cet effort supérieur qui transformera notre appétit de haine en désir de justice. Ne pas céder à la haine, ne rien concéder à la violence, ne pas admettre que nos passions deviennent aveugles, voilà ce que nous pouvons faire encore pour l’amitié et contre l’hitlérisme. Aujourd’hui encore, dans quelques journaux, on se laisse aller à la violence et à l’insulte. Mais alors, c’est à l’ennemi qu’on cède encore. Il s’agit au contraire et pour nous de ne jamais laisser la critique rejoindre l’insulte, il s’agit d’admettre que notre contradicteur puisse avoir raison et qu’en tout cas ses raisons, même mauvaises, puissent être désintéressées. Il s’agit enfin de refaire notre mentalité politique.

Qu’est-ce que cela signifie, si nous y réfléchissons ? Cela signifie que nous devons préserver l’intelligence. Car je suis persuadé que là est le problème, Il y a quelques années, alors que les nazis venaient de prendre le pouvoir, Gœring donnait une juste idée de leur philosophie en déclarant : « Quand on me parle d’intelligence, je sors mon revolver. » Et cette philosophie débordait l’Allemagne. Dans le même temps et par toute l’Europe civilisée, les excès de l’intelligence et les tares de l’intellectuel étaient dénoncés. Les intellectuels mêmes, par une intéressante réaction, n’étaient pas les derniers à mener ce procès. Partout, les philosophies de l’instinct triomphaient et, avec elles, ce romantisme de mauvais aloi qui préfère sentir à comprendre, comme si les deux pouvaient se séparer. Depuis, l’intelligence n’a pas cessé d’être mise en cause. La guerre est venue, puis la défaite. Vichy nous a appris que la grande responsable était l’intelligence. Les paysans avaient trop lu Proust. Et tout le monde sait que Paris-Soir, Fernandel et les banquets des amicales étaient des signes d’intelligence. La médiocrité des élites dont la France se mourait, il paraît qu’elle avait sa source dans les livres. »

Albert Camus, 15 mars 1945

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